Qu’est-ce que la domination de Dieu, a t’elle plusieurs formes ? Un droit absolu et ordonné peut-il être accordé ? [DIEU UNIQUE ET TRINITAIRE Q22 Turretin]

VINGT-DEUXIÈME QUESTION :
LA DOMINATION ET
LA SOUVERAINETÉ DE DIEU

 

Qu’est-ce que la domination de Dieu, a t’elle plusieurs formes ? Un droit absolu et ordonné peut-il être accordé ?

 

1.Le fondement de la domination de Dieu.

 

I. Avec la puissance de Dieu (traitée dans la question précédente) doit toujours être liée sa souveraineté dont lui appartient le droit et l’autorité de faire ce qu’il fait. Mais la souveraineté découle de sa domination, au sujet de laquelle cette question est maintenant soulevée.
II. Que Dieu est Seigneur du ciel et de la terre (si les Écritures elles-mêmes n’en témoignaient pas si souvent), la nature même de Dieu (qui est indépendant, le plus parfait et la cause de toutes choses) se révélerait. Son fondement est considéré comme double : (1) prééminence (hyperochē) et éminence de la nature ; (2) ampleur et excellence de la bienfaisance. Comme chez les hommes, il y a deux fondements de la domination légitime. D’abord, l’éminence du pouvoir au-dessus des autres, car c’est selon la nature des choses que le supérieur et le plus excellent doit dominer sur l’inférieur et le plus ignoble (d’où Aristote affirme expressément que si quelqu’un peut être trouvé dépassant de loin les autres mortels en toutes vertus, il doit être constitué roi sur tous le reste). La deuxième est la bienfaisance par laquelle un homme acquiert un droit sur un autre. Il est donc seigneur parce qu’il est bon. Depuis lors, Dieu est établi dans la plus haute prééminence (hyperochē) et a accordé (et accorde chaque jour) à ses créatures d’innombrables bénédictions, il est appelé à juste titre le Seigneur de tous, car l’artificateur est maître de son propre travail.

2.Comment le dominion naturel et économique diffèrent.

 

III. Cette domination est appelée naturelle et essentielle pour la distinguer de l’économique qui appartient au Christ (Phil. 2:9) et en diffère à bien des égards : (1) en ce qui concerne le principe et l’origine, le premier est appelé naturel, kata physin (parce que donné par personne), mais le second est appelé économique et kata thesin (parce que donné par un autre, à savoir, par le Père-« Tout pouvoir m’est donné dans le ciel et sur terre, » Mt 28:18) ; (2) concernant le fondement. Le premier est fondé sur le décret de la providence par lequel il a prédéterminé toutes choses et tous événements ; mais le second sur le décret de prédestination selon lequel il nous a prédestinés à l’adoption par Jésus Christ (Eph. 1:5). (3) En ce qui concerne les objets – le royaume de la nature est universel, embrassant toutes les créatures ; le royaume de la grâce se termine surtout sur l’Eglise, d’où son nom de Roi et Seigneur de l’Eglise pour une raison particulière (bien qu’il exerce aussi son pouvoir et sa justice sur les méchants eux-mêmes qui sont soumis à lui et qu’il dirige et brise avec une verge de fer[Ps 2:9], mais il règne surtout sur les élus et les croyants par grâce). (4) En ce qui concerne leurs effets, car les effets de la divine providence dans le royaume naturel sont communs et diffusés sur toutes les créatures, bien que de différentes manières ; mais les effets du royaume de la grâce sont des bénéfices salvateurs propres à l’appel solitaire des élus, l’adoption, la justification, la sanctification, etc. (5) En ce qui concerne l’administration, c’est-à-dire exercée par le Christ comme Dieu avec le Père et l’Esprit Saint – d’où son nom d’essentielle parce que commune à toute l’essence divine ; mais exercée par lui comme Médiateur et Dieu-homme (theanthrōpō) – où elle est dite personnelle car elle concerne la personne du Fils et est destinée à son économie. (6) En ce qui concerne la durée, qui est éternelle et immuable (Ps. 145:13). Mais ceci aura une fin, au moins en ce qui concerne le mode, parce qu’il livrera le royaume à Dieu le Père (1 Cor. 15:24).
IV. La principale propriété de la domination de Dieu est qu’elle est non seulement universelle, mais aussi absolue et illimitée. Car de même que Dieu est un être indépendant et vraiment auto-puissant (autexousios), de même il n’est évidemment pas responsable (anypeuthynos), passible de censure ou de jugement (Job 9:12 ; Dan. 4:25) qui peut faire de sa propre volonté (Mt. 20:15) et avec qui personne ne peut lutter ou lui dire, pourquoi as-tu fait cela ? même si la raison de ses œuvres et de son jugement peut nous échapper (Job 33:13) : « Est-ce que la chose formée dira à celui qui l’a formée, pourquoi m’as-tu fait ainsi ? » (Rom. 9:20, 21).

 

3.Droit absolu et ordonné.

 

V. D’où la distinction du droit de Dieu en droit absolu et ordonné, c’est-à-dire la domination et la souveraineté que Dieu détient sur toutes ses créatures pour les déterminer à leur gré sans injustice. Sa fondation est double. Le premier est l’excellence de sa nature avant tout créatures, car cette prééminence suprême (hyperchē) qu’il possède sur toutes choses concilie pour lui la plus haute souveraineté. L’autre est la dépendance de toutes les créatures envers lui, dans leur être et dans leur fonctionnement (Actes 17:24), par laquelle, de même qu’il est le premier de qui toutes choses procèdent, il doit aussi être le dernier auquel on doit se référer (Rom. 11:36).
VI. Le droit ordonné est l’ordre ou la raison de justice que Dieu nous a déclaré par la parole de la loi et de l’évangile, tant en ce qui concerne le devoir de l’homme dans les deux alliances (à savoir les œuvres et la foi), que la promesse et la menace qui y sont annexées dans la vie et la mort, le salut et la condamnation. Son fondement est l’alliance conclue avec la créature ou la volonté de Dieu qui nous est manifestée par la parole extérieure de la loi et de l’évangile. Elle a donc sa place dans la dispensation ordinaire de Dieu envers les hommes ; et l’autre dans l’extraordinaire (que Dieu peut certes exercer sans porter atteinte à sa justice, mais qu’il exerce pourtant très rarement).
VII. La preuve des deux se produit dans la prédestination. Car, dans l’élection, il appartient au droit absolu que Dieu, selon son bon plaisir le plus libre, destine les pécheurs et les coupables au salut ; et bien que tous soient égaux, il élit celui-ci au lieu d’un autre, comme dans le cas d’Ésaü et de Jacob, au sujet duquel l’apôtre dit : « car avant que les enfants fussent nés et qu’ils eussent rien fait de bon ou de mauvais, afin que le propos de Dieu selon l’élection demeurât, non point sur le principe des œuvres, mais de celui qui appelle,) il lui fut dit : « Le plus grand sera asservi au plus petit » ; ainsi qu’il est écrit : « J’ai aimé Jacob, et j’ai haï Ésaü » (Rm 9.11–13) C’est pourquoi il est aussitôt ajouté : « Il a pitié de qui il veut, et qu’il endurcit » (Rom. 9:18). Mais il favorise l’ordonnée, à la fois qu’il est miséricordieux envers les pécheurs et qu’il ne les sauve pas sans la satisfaction du Christ (Rom. 3:25), et qu’il récompense la foi et agit avec grâce selon sa promesse (2 Thess. 1:5-7). Dans la réprobation, le droit absolu est vu en ceci – bien que tous les hommes soient égaux, mais il passe à côté de celui-ci au lieu d’un autre, agissant par son bon plaisir (eudokia) seul ; non comme juge, mais comme un autocrate (autokratōr) et un Seigneur qui a le pouvoir de faire un récipient à l’honneur et au déshonneur (Rom 9:21 ; Mt 11:26). Mais l’ordonnée se trouve en cela – qu’il ne réprimande et ne condamne personne qu’à cause du péché (Rom. 1:32).
VIII. Bien que le droit absolu ne soit pas révélé par la loi, il ne doit donc pas être considéré comme contraire à la loi. Elle est au-dessus et au-delà de la loi, mais pas contre elle ; elle ne peut d’ailleurs pas non plus être qualifiée d’injuste, dans la mesure où elle n’est pas conforme à la loi parce que (comme cela a été prouvé auparavant) la règle adéquate de justice n’est pas la loi seule, mais en partie la nature de Dieu et en partie sa volonté. C’est donc une chose d’agir à partir de la règle de la justice ordinaire, mais une autre d’un ordre supérieur (c’est-à-dire d’un droit autocratique, auquel la justice n’est pas répugnante mais subordonnée). Ainsi, un prince qui pardonne les crimes n’agit pas par justice en tant que juge, mais par clémence en tant que seigneur et prince (qui peut se passer de la loi qu’il a instituée). Dieu dans l’exercice de ce droit absolu, bien qu’il ne puisse rien faire qui s’oppose à sa justice, n’agit pas à partir de celle-ci, mais du plus libre bon plaisir qui lui appartient en tant que Seigneur suprême.
IX. L’étendue du droit absolu de Dieu ne doit pas faire l’objet de recherches curieuses, et encore moins d’une définition imprudente ; il n’est pas non plus dans notre pouvoir ou dans notre lieu de mettre des limites ni à la puissance ni à la souveraineté de Dieu. Si personne ne pouvait endurer un petit ver qui conteste l’autorité des hommes et lui impose des limites, à quel point cela serait-il moins difficile à supporter pour un homme qui, comparé à Dieu, est bien plus insignifiant qu’un ver ? Il nous revient donc de rejeter les questions curieuses et inutiles des scolastiques qui, par une présomption téméraire, s’engagent à définir les secrets incompréhensibles de la majesté de Dieu. Seules deux choses sont importantes à retenir ici : d’une part, que le droit de Dieu est suprême et absolu, et au-dessus de ce que nous pouvons penser ou parler, et qu’il peut faire des siens ce qui lui plaît ; et d’autre part, qu’il est toujours saint et agréable à la nature la plus parfaite de Dieu, afin que dans son usage il ne fasse rien contre sa sagesse, sa bonté et sa sainteté.
X. Quand les Ecritures parlent du droit absolu (Rm.9 et Job 33, 42), elles ne signifient pas tant ce que Dieu fait réellement que ce qu’il peut faire pour que la bouche de l’obstiné et de l’impudent (qui se moque de la liberté de Dieu) soit ainsi fermée.

 

4.Droit naturel et libre.

 

XI. Ici appartient la distinction du droit de Dieu en naturel et libre. Le premier est fondé sur la nature même de Dieu, mais cela dépend de son plaisir et de sa volonté ; c’est éternel et indispensable (dont il ne peut pas vouloir le contraire sans contradiction), mais c’est positif et superflu (dont il pourrait vouloir le contraire sans répulsion). Ainsi, il appartient au droit naturel que Dieu ne peut pas se renier lui-même et donner sa gloire à un autre ; que la créature rationnelle doit obéir et être sous la loi de Dieu ou payer sa pénalité ; que Dieu ne peut que gouverner le monde tant qu’il est un monde et prescrire à la créature des ordres saints et justes. Car toutes ces choses sont telles que Dieu ne peut pas vouloir leurs contraires sans répugnance. Mais au droit libre appartiennent les permissions du péché, l’effusion de la grâce distinctive, l’institution de la loi symbolique et cérémonielle ; car elles sont d’une nature telle que Dieu aurait pu les vouloir ou les noyer sans porter atteinte à sa justice.

Turretin.