Le décret nécessite-t-il des choses futures ? Nous l’affirmons[DÉCRETS ET PRÉDESTINATION Q4 Turretin]

QUATRIÈME QUESTION :
LE DÉCRET ET SA CONSÉQUENCE

 

Le décret nécessite-t-il des choses futures ? Nous l’affirmons.

 

I. La question s’agite entre nous et les Pélagiens et semi-pélagiens (anciens et nouveaux) qui, pour établir plus facilement l’idole du libre arbitre, nient la nécessité des choses du décret et de la pré-connaissance (que les orthodoxes entretiennent constamment).

 

1.Énoncé de la question.

 

II. Sur l’état de la question observer : (1) qu’une chose est dite nécessaire qui ne peut être autrement (à mē endechomenon allōs echein), le mot signifie ne pas cesser (a non cessando). Maintenant, cela peut être vu de deux manières : soit en Dieu, soit dans les choses elles-mêmes. En Dieu, on remarque communément une double nécessité : l’une absolue, dont le contraire est tout simplement impossible à Dieu (comme lorsqu’on dit que Dieu est incorruptible et incapable de se renier lui-même) ; une autre hypothétique, découlant de l’hypothèse du décret divin qui, étant donné la volonté de l’effet lui-même, doit nécessairement suivre. Le premier est fondé sur la nature immuable de Dieu ; le second sur sa volonté immuable. Ce dernier est encore une fois double : l’un de l’immuabilité du décret immuable, l’autre de l’infaillibilité de sa pré-connaissance infaillible. Dans les choses elles-mêmes, il y a aussi divers types de nécessité : (1) physique et interne de la part de causes secondaires qui sont tellement déterminées à une chose qu’elles ne peuvent agir autrement (comme dans le feu la nécessité de brûler) ; (2) de la coaction, résultant d’un principe externe agissant violemment ; (3) hypothétique de l’événement ou de la dépendance par laquelle une chose, bien que naturellement mutable et contingente, ne peut être que (en raison de sa dépendance à l’ordination de Dieu qui ne peut être changé ni sa pré-savoir trompé).
III. La question ne concerne pas la nécessité absolue et physique par rapport à des causes secondaires en elles-mêmes (parce que nous confessons que certaines sont nécessaires, d’autres contingentes), mais par rapport à Dieu et pour lui. La question ne concerne pas la nécessité de la coaction car le décret n’apporte aucune violence à des causes secondaires, mais décrète l’avenir des choses à se dérouler agréablement à leur nature. Il s’agit plutôt d’une nécessité hypothétique et consécutive en ce qui concerne la certitude de l’événement et l’avenir du décret. Nous affirmons ce dernier point.

 

2.Le décret implique la nécessité de l’événement.

 

IV. Les raisons en sont les suivantes : (1) Toutes choses ont été décrétées de Dieu par un conseil éternel et immuable ; elles ne peuvent donc pas ne pas avoir lieu dans le temps fixé ; autrement le conseil de Dieu serait changé, ce que les Écritures déclarent impossible (Es 46:10 ; Ép 1:9) ; (2) les Écritures prédisent la nécessité –  » Il faut que les offenses viennent  » (Mt 18:7) ;  » Mais comment alors les Écritures s’accompliraient, que ce soit[c’est] à dire, qu’elles doivent être[c-à-d, du décret] » (Mt 26,54) ; « Le Fils de l’homme va, comme il a été déterminé » (kata à hōrismenon, Lc 22,22). Ainsi « Hérode et Ponce Pilate étaient réunis pour faire tout ce que ta main et ton conseil »[c’est-à-dire le conseil le plus efficace] « déterminé avant d’être fait » (Actes 2:23 ; 4:28). « Car il doit y avoir aussi des hérésies  » (1 Co 11, 19). (3) On dit que les choses les plus fortuites et les plus fortuites arrivent nécessairement, comme le montrent l’exemple d’une mort accidentelle (Ex. 21:12, 13), du lot (Prov. 16:33), des moineaux et des cheveux de nos têtes (Mt. 10:29, 30), de la conservation des os du Christ (Jean 19:36) et sa mort (Act 4:28).
V. (4) De même que tout est prévu par une pré-connaissance infaillible (Actes 15:18 ; Héb. 4:13), ainsi ils doivent nécessairement se produire infailliblement. (5) Ils sont certainement prédits comme futurs de sorte que la parole de Dieu ne peut pas échouer, ni l’Écriture ne peut être brisée. Ils doivent donc se produire nécessairement, sinon quant au mode de production (qui est souvent contingent), toujours quant à la certitude de l’événement (qui ne peut être autrement).

 

3.Sources d’explication.

 

VI. Ce qui maintient une détermination à une chose par une nécessité physique ou une nécessité de coaction, enlève la liberté et la contingence ; mais pas ce qui la maintient seulement par une nécessité hypothétique. Car la certitude ne découle pas de la nature des secondes causes, qui sont libres et contingentes, mais extrinsèquement de l’immuabilité du décret (qui détermine ainsi l’avenir de l’événement pour ne pas changer la nature des choses, mais permet aux choses nécessaires d’agir nécessairement, librement les choses libres). Il est donc évident que la nécessité et l’immuabilité du décret enlèvent toute contingence par rapport à la première cause. Car puisque tout arrive nécessairement, rien ne peut se produire de façon fortuite. Mais cela ne l’enlève pas en ce qui concerne les causes secondaires parce que le même décret qui a prédéterminé a également déterminé le mode de futurition, de sorte que les choses ayant des causes nécessaires doivent nécessairement arriver et celles ayant des causes contingentes, de manière contingente. Par conséquent, l’effet peut être appelé à la fois nécessaire et contingent en même temps, mais à des égards différents (kat’ allo kai allo) : le premier de la part de Dieu et relatif au décret ; le second de la part de la chose et relatif à des causes secondaires et proches qui pourraient être disposées différemment.
VII. Bien que par rapport à la première cause, toutes choses sont dites nécessaires, mais prises selon elles-mêmes, certaines choses peuvent être libres, contingentes et fortuites parce que chaque chose est et peut être jugée selon des causes proches et particulières. « Chaque effet dans la nécessité et la contingence suit la cause immédiate et non la première, comme le dit Thomas d’Aquin (« De Praescientia et Praedestinatione », dans Opera Omnia : Opuscula Varia[1889], 32:92).
VIII. La nécessité du décret enlève en effet la liberté d’indépendance et l’irresponsabilité (à toutepeuthynon) et l’incontrôlabilité (adespoton) de la créature car elle dépend tellement de la première cause qu’elle ne peut être ni bouger sans elle. Mais cela n’enlève pas la liberté de spontanéité et d’indifférence car la nécessité n’est qu’hypothétique (assurer la certitude de l’événement, mais sans enlever la nature et les propriétés des secondes causes). C’est pourquoi nous pouvons dire à juste titre : « Adam a péché nécessairement et librement » : le premier par rapport au décret et à l’avenir de la chose ; le second par rapport à sa volonté et quant au mode. Car quelle que soit la nécessité du décret, Adam a péché volontairement et par conséquent très librement.
IX. Bien qu’il y ait une nécessité de l’événement dans le décret, rien n’est détourné par lui de la sagesse et de la justice de Dieu (comme si le premier ne pouvait pas exhorter avec succès les hommes au devoir, ni répartir les récompenses ou les punitions entre la vertu et le vice). Cette nécessité (comme on vient de le dire) étant extrinsèque et hypothétique de la manière la plus élevée est cohérente avec la liberté des créatures (qui ne cessent d’agir le plus librement de leur part, bien que l’effet soit nécessaire de la part de Dieu). C’est pourquoi, loin de s’opposer l’un à l’autre, ils conspirent amicalement parce que, par ces moyens (bien que libres), les événements déterminés par le décret de Dieu sont promis et produits.
X. Bien que tout soit dit nécessaire dans le décret, Dieu ne peut en aucun cas être considéré comme l’auteur du péché. Le décret qui est la cause de la « futureition » du péché n’est cependant ni sa cause physique (par l’infusion du mal) ni sa cause éthique (par son approbation). Ainsi, bien que le péché suive nécessairement le décret, on ne peut pas dire qu’il découle du décret. Le décret n’entre pas dans la chose, il n’est pas efficace contre le mal, mais seulement permissif et directif.
XI. Mais comme Dieu (à cause de la nécessité que son décret donne aux choses) ne peut être accusé de péché, ainsi les pécheurs ne peuvent pas non plus être excusés pour ce motif. Une telle nécessité ne les prive pas de leur liberté et de leur choix (proairesin) dans l’action, ni ne les empêche d’exercer leurs actes en toute liberté. Et s’ils suivent ainsi le décret de Dieu, ils ne doivent pas non plus être considérés comme y obéissant parce que le décret n’est pas la règle de nos actions, mais la loi de Dieu. Par conséquent, bien qu’ils accomplissent la volonté décrétoire, ils ne doivent pas être considérés comme les moins coupables parce qu’ils pèchent contre la volonté préceptive en violant le plus iniquement la loi qui leur a été prescrite. Hérode et Ponce Pilate (avec les Juifs) n’ont donc pas échappé à la culpabilité d’un crime des plus terribles par leur crucifixion du Christ, bien qu’ils n’aient fait que ce que la main et le conseil de Dieu avaient déjà décrété auparavant (Ac 4:28). Mais nous traiterons de ces choses plus complètement quand nous aborderons la providence réelle de Dieu concernant le péché et son accord. Là-bas, la calomnie qui nous est généralement lancée (concernant Dieu en tant qu’auteur du péché et concernant le destin stoïcien) sera réfutée.

Turretin.