Le mystère de la Trinité est-il un article fondamental de la foi ? [DIEU UNIQUE ET TRINITAIRE Q24 Turretin]

VINGT-QUATRIÈME QUESTION :
LA DOCTRINE FONDAMENTALE DE LA TRINITÉ

 

Le mystère de la Trinité est-il un article fondamental de la foi ? Nous l’affirmons contre les Sociniens et les Remontrants.

I. Avant de discuter de la vérité du mystère de la Trinité, il faut d’abord prédire certaines choses concernant sa nécessité, non seulement contre les Sociniens (qui la nient directement comme un article de foi), mais aussi à cause des Remonstrants (qui, tout en semblant professer leur foi, lui refusent encore une place parmi les articles fondamentaux, pour que son ignorance ne mette pas en danger le salut ; comme ils n’en témoignent pas obscurément dans « Apologia pro confessione sive declaratione … Remonstrantes », 3 in Episcopius, Operum theologicorum[1665], Pt. II, pp. 132-36 ; « Responsio Remonstratium … per quatuor Professores Leydenses, » ibid.., II, p. 294) ; et Episcopius, « Institutiones theologicae », 4.34 dans Opera theologica[1678], pp. 338-40). Ainsi, ceux qui veulent secrètement renverser la vérité des doctrines chrétiennes commencent souvent par s’interroger sur leur importance et leur nécessité, afin que les hommes, bercés dans le sommeil de la sécurité, puissent plus facilement se laisser dépouiller de la vérité et refuser de lutter pour la foi une fois délivrée aux saints.

 

1.Énoncé de la question.

 

II. Sur l’état de la question observer : (1) que la discussion ne concerne pas seulement la négation, mais la simple ignorance de cet article. Car certaines choses révélées dans la parole sont d’une nature telle que sans péril de salut elles peuvent être inconnues (bien qu’elles ne puissent être niées sans ce péril). Cependant, non seulement le déni, mais aussi la simple ignorance de la Trinité est condamnable.
III. La question n’est pas de savoir s’il doit y avoir un degré égal de connaissances dans tous ces domaines. Car nous confessons qu’elle peut être diverse et multiple : dans certains plus grands et plus pleins ; dans d’autres moins et plus obscurs (par exemple, dans les croyants de l’Ancien Testament par rapport à ceux du Nouveau ; dans les ignorants et les simples par rapport aux maîtres). La question est plutôt de savoir si une certaine connaissance de ce phénomène est au moins nécessaire à tous en ce qui concerne l’État, les personnes et le temps dans lequel ils vivent.
IV. La question ne concerne pas la compréhension pleine et parfaite de ce mystère, ni sa connaissance intuitive. Le premier appartient aux saints glorifiés seuls ; le second appartient à la Trinité seule ; en ce sens, Cyprien dit : « La Trinité est connue d’elle-même seule » (cf. « De Baptismo Christi »[attribué à Cyprien] dans « Arnold Carnotensis, Opera », p. 32 dans Cyprien, Opera[dir. John Oxoniensem, 1682]). La question est plutôt de savoir si la connaissance et la confession des trois personnes divines sont nécessaires pour la foi catholique (universelle) et nécessaires à tous ceux qui seraient sauvés.
V. La question n’est pas de savoir si la connaissance de la Trinité est absolument nécessaire quant au raisonnement constructif (kataskeuēn) et destructif (anaskeuēn) qui la porte (soit pour toutes les preuves par lesquelles les théologiens la confirment, soit pour la réfutation des sophismes par lesquels les hérétiques l’attaquent). Il s’agit plutôt de la connaissance et de la confession positives et simples de la doctrine.
VI. La question se pose donc de savoir si le mystère de la Trinité est un article fondamental, nécessaire à la foi de tous les croyants, de sorte que non seulement la négation, mais aussi l’ignorance de celle-ci ne peuvent consister en un salut. C’est ce que nient les adversaires ; nous l’affirmons (influencés principalement par les arguments suivants).

 

2.La doctrine de la Trinité est un article fondamental.

 

VII. Premièrement, la vie éternelle est placée dans la connaissance de celle-ci. « C’est la vie éternelle, dit le Christ, afin qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et Jésus Christ que tu as envoyé (Jean 17:3). Et en réponse à l’objection selon laquelle on parle ici du Christ non pas en tant que Dieu, mais en tant que Médiateur envoyé par Dieu, des passages parallèles peuvent être ajoutés là où l’Écriture parle de lui comme du vrai Dieu, l’objet premier de la foi : « C’est le vrai Dieu et la vie éternelle » (1 Jean 5:20) ; « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi » (Jean 14:1). De plus, le Christ ne pouvait pas être un Médiateur sans être vraiment Dieu ; maintenant il se distingue ici non pas de Dieu, mais du Père par qui il a été envoyé.
VIII. Deuxièmement, elle contient l’objet premier de la foi et de l’adoration, dont la confession de notre baptême fait nécessairement partie (Mt 28, 19). Car il ne suffit pas de savoir que Dieu est (quod sit) quant à l’existence ou ce qu’il est (quid sit) quant à ses attributs ; mais nous devons aussi savoir qui il est (quis sit) (quant aux personnes comme il se présente pour être connu par nous dans sa parole). D’où « celui qui renie le Fils n’a pas le Père » (1 Jn. 2, 23) ; et « celui qui n’honore pas le Fils n’honore pas le Père qui l’a envoyé » (Jn. 5, 23). Par conséquent, Dieu s’est révélé lui-même comme un en essence, trois en personnes (à savoir, le Père, le Fils et le Saint-Esprit). Ainsi, celui qui ne reconnaît pas et ne croit pas la Trinité n’a pas le vrai Dieu, mais il a érigé pour lui-même une idole à la place de Dieu.
IX. Troisièmement, diverses doctrines fondamentales dépendent de cet article : telles que les doctrines concernant l’envoi du Fils, son avènement dans la chair, sa satisfaction, la mission du Saint-Esprit et ses œuvres divines, etc. Sans elle, les causes principales du salut seraient inconnues (c’est-à-dire la grâce du Père, le mérite du Fils et la sanctification de l’Esprit Saint). Ceux-ci ne peuvent être attribués à un être créé sans blasphème. C’est pourquoi, puisqu’il est nécessaire pour le salut que nous connaissions distinctement Dieu (d’où nous proviennent tous les bienfaits du salut), la doctrine de la Trinité mérite d’être prise en compte parmi les principaux articles de la foi.
X. Quatrièmement, c’est le séjour de toute la religion chrétienne et de notre salut. Par elle, nous nous distinguons des Juifs d’aujourd’hui, des Mahométans et des païens. Cinquièmement, c’était la foi uniforme des anciens, comme on peut facilement le constater à partir des symboles, des conseils, des pères, des rescrits impériaux et des confessions des églises. D’où celui du symbole athanasien : « Celui qui veut être sauvé doit avant tout s’en tenir à la foi catholique, qui, si quelqu’un ne la conserve pas entière et inviolable, périra sans aucun doute à jamais ; maintenant la foi catholique est ceci, que nous révérons un seul Dieu dans la Trinité, et la Trinité dans l’unité «  (Schaff, 2:66).

 

3.Sources d’explication.

 

XI. Bien que le mystère de la Trinité soit plus obscur sous l’Ancien que sous le Nouveau Testament, il ne s’ensuit pas qu’il était alors totalement inconnu. Car autrement, ils n’auraient pu ni connaître le vrai Dieu ni croire au Messie. Nous devons donc distinguer la connaissance de ses degrés. La même connaissance a été donnée quant au fond (comme nous le prouverons plus loin), mais elle a varié en degré. Maintenant, le degré ne change pas l’espèce.
XII. La Trinité est contenue dans le Symbole (le Credo des Apôtres) si ce n’est dans l’acte signifié, du moins dans l’exercé dans la mesure où nous scellons notre foi dans les trois personnes. La foi par laquelle je crois en Dieu le Père n’est pas non plus différente de celle par laquelle je crois au Fils et au Saint Esprit.
XIII. C’est une chose de croire le fait (à hoti) de la Trinité ; une autre de connaître le pourquoi (à dioti) et le comment (à pōs). Nous ne disons pas qu’il s’agit d’un article fondamental dans ce dernier sens parce que même les anges eux-mêmes ne le comprennent pas, encore moins les hommes les plus sagaces ; mais nous le disons seulement dans le premier sens. De cette dernière manière, les ignorants et les simples sont tenus à la fois de croire et de professer la doctrine de la Trinité.
XIV. La croyance en la Trinité ne peut qu’être exigée des baptisés lorsqu’ils sont aspergés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Oui, la confession de foi exigée d’eux et contenue dans le Credo des Apôtres ne s’étendait pas (dès le début) au-delà de la doctrine de la Trinité. C’est pourquoi les expositions les plus anciennes du Credo (existant dans Irénée, Tertullien, Origène, Justin) ne s’étendent pas plus loin ; oui, Socrate, Sozomen et Nicéphore enseignent que le Credo de Nicée était aussi contenu dans ces têtes. Le baptême administré au nom du Christ n’exclut pas, mais inclut une croyance en la Trinité parce que le Christ ne peut être reconnu sans le Père et l’Esprit.
XV. Pour qu’un article soit fondamental, il n’est pas nécessaire qu’il existe toujours littéralement dans l’Écriture, comme pour toutes les paroles par lesquelles il est habituellement énoncé. Il suffit qu’il y soit contenu quant à la chose (et de manière équivalente) et peut être déduit de là par conséquence évidente et nécessaire. Ainsi, bien que le mot « Trinité » n’apparaisse pas dans l’Écriture dans l’abstrait, il suffit que la chose elle-même s’y trouve dans le concret et dans le sens.
XVI. La dissidence des savants (qui se produit dans l’exposition de ce mystère) ne doit pas détourner le moins du monde de la vérité de la chose (surtout quand la dissidence n’est pas dans la réalité, mais dans la manière de concevoir ou la manière de l’expliquer ou de la défendre – ce qui est permis chez les théologiens, même les protestants). Quant aux scolastiques, nous n’hésitons pas à dire qu’ils ont misérablement obscurci toute la doctrine par leurs questions curieuses et présomptueuses. Mais nous ne faisons pas nôtres leurs thèses, nous ne voulons pas que l’homme de Dieu s’éloigne de leurs folies et de leurs choix logiques (leptologēmasi).
XVII. Les sujets fondamentaux sont appelés catholiques non pas tant par rapport aux personnes qu’à la doctrine. Non pas que tous les chrétiens (qu’ils soient vrais ou seulement nominaux) soient d’accord à leur sujet, mais parce qu’ils sont retenus par tous les vrais chrétiens qui professent la foi catholique.
XVIII. L’article de la Trinité n’est pas seulement théorique, mais aussi pratique parce qu’il contribue à la gratitude et au culte de Dieu. Ainsi nous consacrons notre foi et notre service au Dieu trinitaire qui s’est révélé à nous. Elle contribue aussi à la consolation afin que nous sachions que le Christ nous a vraiment rachetés et que notre salut est en sécurité.
XIX. Episcopius prétend faussement que les Pères Ante-Nicene avaient une croyance différente. Pourtant, Justin, Athénagore, Ignace et d’autres ont facilement démontré que cette doctrine était constamment crue et confessée. La confession de foi dont parle Épiscopius en témoigne suffisamment, car comment pourraient-ils croire au Père, au Fils et au Saint-Esprit s’ils ne croyaient pas à la Trinité ? On ne peut pas non plus concevoir comment, alors qu’Arius s’y est opposé si soudainement et inopinément, 318 pères auraient dû le condamner à l’unanimité, si cette opinion n’avait pas été certaine parmi les anciens. Socinus avoue très franchement qu’à ce sujet il diffère des pères et des conseils.
XX. En effet, la vérité de la question peut être clairement tirée des monuments des premiers siècles qui ont survécu. Nous n’en donnons que quelques-uns parmi tant d’autres. Pline, le plus jeune, dans sa lettre à Trajan parlant des chrétiens, enseigne qu’ils adoraient le Christ comme Dieu. « Ils affirmèrent, dit-il, que toute leur faute, ou leur erreur, se trouvait là-dedans, qu’ils avaient l’habitude de se réunir un jour donné avant qu’il ne fasse jour et de chanter entre eux alternativement un hymne à Christ, comme Dieu, et de se lier par un serment, non pas à la commission de toute méchanceté, mais de ne jamais se rendre coupable de vol, ou de vol ou d’adultère, ni d’en falsifier leur parole, ni de refuser un engagement pris envers eux de le rendre  » (Pliny, 10.96*[Loeb, 2:288-89]). Par ces paroles, Pline témoigne que les chrétiens ont estimé le Seigneur Jésus-Christ comme Dieu et l’ont adoré avec le culte divin et les hymnes religieux de louange. Un tel témoignage, tiré des ennemis eux-mêmes, ne nous permet pas de douter de la foi des chrétiens primitifs. Tertullien (s’y référant) dit que Pline (le second, c’est-à-dire le plus jeune) écrivant à Trajan au sujet des chrétiens n’a rien découvert concernant leurs sacrements en dehors de leur rencontre ensemble avant qu’il ne soit trop tard pour « chanter au Christ comme Dieu » – car nous devons donc lire ; pas comme il est communément lu « au Christ et à Dieu » (Ap 2[FC 10:11 ; PL 1.321]). Les paroles de Pline le montrent clairement (et de lui Eusèbe, « Chronicorum liber Posterior », dans Thesaurus Temporum[ed. J.J. Scaliger, 1606/1968], p. 165).
XXI. Clément de Rome, dans sa lettre aux Corinthiens (une œuvre authentique de l’antiquité vénérable) parle du Christ non seulement comme un homme, mais comme un homme qu’il ne craint pas d’unir à Dieu avec l’Esprit Saint. « N’avons-nous pas un seul Dieu et un seul Christ, et un seul Esprit répandu sur nous ? » (ouchi hena theon echomen, kai hena christon, kai hena pneuma charitos to ekchythen eph’ hēmas, « Première épître de Clément aux Corinthiens », 46[ANF 1:17 ; PG 1.303-4]). Au même endroit, il l’appelle « le sceptre de la majesté divine » (ibid., p. 9 ; PG 1, 239) pour le retirer de l’humble position des hommes. Aristide, qui vécut un peu après Clément de Rome au temps d’Aélius Hadrien, confirme la même chose dans son Apologie présentée à l’Empereur Hadrien (cf. Apologie d’Aristide[ANF 11:263]). Eusèbe le mentionne (dans son Chronicorum 2[PG 19.557-58]), et Jérôme (dans sa liste d’auteurs ecclésiastiques, Lettre 70, « À Magnus »[NPNF2, 4:50 ; PL 22.667]), et surtout la plus ancienne des Martyrologies Romaines, dont les mots sont ceux-ci : « Aristide] présenta à l’empereur Hadrien un traité sur la religion chrétienne contenant les raisons de notre doctrine. Il a aussi, en présence de l’empereur, prononcé un discours dans lequel il a clairement démontré que Jésus-Christ était le seul Dieu » (Martyrologie romaine[1869], p. 290). Pour une raison similaire, Ignace confirme le même mystère. « Nous avons, dit-il, un médecin, Jésus-Christ le Seigneur notre Dieu, fils unique depuis l’éternité, mais aussi homme de la Vierge Marie » (echomen iatron ton Kyriou hēmōn theon lēsoun theon lēsoun Christon, ton pro aiōnōn hyion monogenē kai logon, hysteron de kai anthrōpon ek Marias tēs parthenou, Pseudo-Ignatius, « Ad Ephesios, » 7.2 in Patres Apostolici[ed. F.X. Funk, 1913], 2:2 Rien ne pourrait être plus explicite que cela. Théodoret fait allusion à ce passage (cf. Dialogues 1[NPNF2, 3:176 ; PG 83.82]). Ailleurs, Ignace appelle « le Christ son Dieu » (Pseudo-Igantius, « Ad Romanos », 6.3 dans Patres Apostolici[ed. F.X. Funk, 1881], 2:211) ; dans Pseudo-Ignace, « Ad Magnesianos », 8.2 (in Patres Apostolici[ed. F.X. Funk, 1881], 2:87), il dit : « Le Christ est la Parole du Père, non projetée mais indispensable ». Athénagore, le philosophe athénien, dans ses excuses pour les chrétiens (cf. Ambassade pour les chrétiens[ACW 23:29-78]) qu’il a présentées à l’empereur Marc Aurèle Antoninus et Lucius Verus (une œuvre mentionnée par Epiphanius, Adversus haereses[Panarion] 64.20, 21[PG 41.1102-3] et à Fronto Du Duc, Bibliotheca veterum Patrum[1624]) en de nombreux endroits, pose avec perspicacité et solidité la foi de la Sainte Trinité. « Pour que nous affirmions que Dieu et le Fils, sa Parole et le Saint-Esprit sont un selon la puissance, le Père, le Fils et le Saint-Esprit «  (Ambassade des chrétiens 24[ACW 23:61 ; PG 6:946]). Dans divers passages (que nous n’avons pas la place de citer), Justin Martyr affirme la même doctrine. Consultez son Dialogue avec Tryphon[FC 6:147-366]), où il prouve triomphalement contre lui que le Christ est Dieu d’après les prophéties de l’Ancien Testament qui se réfèrent à lui ; et son Apologie (FC 6:119-35) qui est généralement considérée la seconde. Irénée, suivant les traces de Justin Martyr, dit : « Le Christ lui-même avec le Père est le Dieu des vivants, qui a parlé avec Moïse, qui a aussi été manifesté à ses pères » (Contre les hérésies 4,5[ANF 1:467 ; PG 7,985] ; ibid. 3,6, pp. 418-20 et 2,5, 6, pp. 364-66). Clément d’Alexandrie inculque fréquemment la divinité et l’adoration de la Parole (Stromata 7[ANF 2:523-56]) ; le Christ éducateur 1.11[FC 23:84-86] et 3.12[ibid., p. 275]).

Turretin.