Existe-t-il des décrets conditionnels ? Nous le nions. [DÉCRETS ET PRÉDESTINATION Q3 Turretin]

TROISIÈME QUESTION :
LES DÉCRETS INCONDITIONNELS

 

Existe-t-il des décrets conditionnels ? Nous le nions contre les Sociniens, les Remonstrants et les Jésuites.

 

I. Aucune distinction des décrets de Dieu n’est plus souvent demandée par les Sociniens, les Remontrants et les autres qui luttent pour l’idole du libre arbitre, que celle de l’absolu et du conditionnel. Pourtant, aucun n’est traité avec plus d’absurdités ou n’a moins de prétentions à l’acceptation. Le dessein des Sociniens et de leurs disciples sur ce sujet est de confirmer le fruit de la connaissance moyenne (scientia media), d’établir l’élection à partir de la foi prévue et de louer la force de la volonté humaine.

 

1.Énoncé de la question.

 

II. La question ne concerne pas le décret absolu ou conditionnel a posteriori et par conséquent ; ou en ce qui concerne les choses décrétées et les objets voulus en dehors de Dieu (si de tels décrets peuvent être accordés comme n’ayant aucune condition et moyen dans l’exécution, ou inclure quelque chose). Car en ce sens, nous ne nions pas que divers décrets puissent être qualifiés de conditionnels parce qu’ils ont des conditions qui leur sont subordonnées (bien qu’il faille avouer que c’est une façon moins appropriée de parler parce que la condition ne doit pas être confondue avec les moyens ; et c’est une chose qu’une chose soit décrétée sous une condition, mais c’en est une autre qu’une autre qu’on en fasse une réalisation par ce moyen). Il s’agit plutôt de la question du décret absolu ou conditionnel a priori et antécédemment de la part du décret lui-même (si les décrets sont tels qu’ils sont suspendus sur une condition contenant un pouvoir et d’événement incertain hors de Dieu ; ou s’ils sont absolus, selon son bon plaisir seul). Les Sociniens et d’autres affirment les premiers, nous les seconds.

 

2.Il n’y a pas de décrets conditionnels.

 

III. Les raisons en sont les suivantes : (1) tout décret de Dieu est éternel ; par conséquent, il ne peut dépendre d’une condition qui n’a lieu que dans le temps. (2) Les décrets de Dieu dépendent de son bon plaisir (eudokia) (Mt. 11:26 ; Eph. 1:5 ; Rom. 9:11). Par conséquent, ils ne sont suspendus à aucune condition en dehors de Dieu. (3) Tout décret de Dieu est immuable (Es 46:10 ; Rom 9:11). Or, un décret conditionnel est mutable parce que toute condition est mutable (surtout si elle n’est pas décrétée par Dieu, mais placée dans le libre arbitre de l’homme – comme cela est entendu ici). Ainsi, le décret conditionnel cessant, Dieu échouerait dans son dessein et serait obligé d’entrer sur de nouveaux conseils par une seconde pensée (deuteras phrontidas). (4) Il est répugnant à la sagesse et à la puissance de Dieu de faire des décrets qui dépendent d’une condition impossible (ce qui n’est ni voulu ni possible parce que celui sur qui elle dépend seule ne veut pas l’accorder). Si cela peut se produire chez les hommes faibles et ignorants de l’avenir, ne s’ensuit-il pas qu’il peut se produire en Dieu – le plus sage, omniscient et omnipotent (à qui tout est non seulement prévu mais aussi prévu) ?
IV. (5) Il est absurde pour le Créateur de dépendre de la créature, de Dieu de l’homme et de la volonté de Dieu (la première cause de toutes choses) des choses elles-mêmes. Mais cela doit être le cas si les décrets de Dieu sont suspendus à n’importe quelle condition chez l’homme.
V. (6) Il n’existe pas de savoir moyen (scientia media) ayant pour objet des choses conditionnelles futures (comme cela a été prouvé précédemment, thème III, question 13). Il n’y a donc pas de décret conditionnel, généralement placé sous son autorité en tant que fondement.
VI. (7) Les décrets conditionnels ne peuvent être accordés sans supposer que celui qui a décrété soit ignorait l’événement, soit que l’événement n’était pas dans le pouvoir de celui qui a décrété, soit qu’il n’a rien déterminé de certain ou d’absolu concernant l’événement. Tout cela, étant très désobligeant pour Dieu, ne peut et ne doit pas lui être imputé.
VII. C’est pourquoi, avec une grande sagesse, les synodes français ont à plusieurs reprises proscrit les décrets conditionnels comme des actes inefficaces de volonté (velleitates) et de désirs trompeurs et vains (contraires à la sagesse, au pouvoir et à la constance de Dieu).

 

3.Sources d’explication.

 

VIII. C’est une chose de soutenir que Dieu n’a décrété de sauver personne que par des moyens légitimes ; une autre que le décret de sauver ces personnes ou ces personnes par des moyens légitimes est conditionnel et d’événement incertain (que les adversaires feignent). Bien que la foi et la persévérance soient liées comme condition préalable au salut décrété (de sorte que, sans elles, il ne faut pas s’y attendre), elles n’ont pas la relation de puissantes conditions avec le décret éternel de Dieu d’accorder le salut à telle ou telle personne en Christ. En effet, si loin de Dieu leur a décrété le salut dans une telle condition, au contraire (par le même décret par lequel il leur a décrété le salut), il leur a aussi décrété foi et persévérance et tous les autres moyens nécessaires au salut.
IX. C’est une chose que la chose décrétée soit conditionnelle, c’en est une autre en ce qui concerne le décret lui-même. Le premier que nous accordons, mais pas le second. On peut accorder une cause ou une condition antécédente de la chose voulue, mais pas immédiatement de la volonté elle-même. Ainsi Dieu veut le salut pour avoir la condition annexée de foi et de repentance dans l’exécution, mais la foi et la repentance ne sont pas la condition ou la cause de l’acte de volonté en Dieu, ni du décret pour sauver dans l’intention.
X. Les promesses et les menaces conditionnelles ne favorisent pas les décrets conditionnels parce qu’elles ne se rapportent pas à la volonté de décréter, mais à la volonté préceptive et sont des appendices aux commandements divins, ajoutés pour stimuler les hommes. Ainsi, celui qui promet et menace dans une situation incertaine ne prédit ni ne décrète ce qui arrivera réellement, mais seulement ce qui peut arriver par l’accomplissement ou la négligence de la condition. De telles promesses et menaces ne montrent donc que le lien nécessaire entre la condition et la chose conditionnée, mais n’impliquent pas de « futurition » de la chose. Maintenant, les décrets ont une vérité catégorique concernant la chose sur le point d’être ou de ne pas être.
XI. Bien que toute promesse ou menace hypothétique doive se référer médiatement à un décret dont elle dépend, elle ne doit pas être un décret conditionnel, mais un décret absolu ; non pas en effet concernant l’exécution de la chose elle-même ou son avenir certain, mais seulement concernant sa connexion infaillible avec une autre. Par exemple, la proposition évangélique – sauver les pécheurs sils croient – est fondée sur un décret. Non pas en effet de l’avenir de la chose (comme si elle décrétait de donner le salut à tous sous la condition de la foi), mais de la connexion par laquelle Dieu a voulu indissolublement joindre la foi au salut. Ainsi, lorsque Paul menace « la mort de ceux qui vivent selon la chair » (Rom. 8:13), il serait inapproprié de déduire que Dieu a fait un décret conditionnel concernant la mort de tous ceux qui vivent selon la chair ; mais seulement que Dieu a uni le péché et la mort par le plus strict lien. Il est donc vrai que les brutes auraient un sens de l’humour (risibilia), si elles étaient rationnelles. Pourtant, personne ne dirait de cela que Dieu a conditionnellement décrété que les brutes devraient avoir un sens de l’humour, si elles étaient rationnelles. Il suffit qu’une telle proposition soit fondée sur un décret général par lequel il a voulu que le sens de l’humour soit une propriété de la raison et que la raison soit toujours accompagnée du sens de l’humour. Dans le même sens, j’en déduis à juste titre que tous les pécheurs seraient sauvés s’ils croyaient – non d’un décret conditionnel, mais de cette vérité générale très certaine que Dieu a sanctionnée par son décret absolu (à savoir, que la foi est le moyen infaillible du salut). Car, comme il a désigné la foi comme le seul moyen d’amener les hommes au salut, la vérité de cette proposition hypothétique surgit donc – si un pécheur croit qu’il sera sauvé (ce qui indique seulement la certitude des conséquences, mais n’implique pas la posture du conséquent).
XII. Le conseil que les Pharisiens auraient rejeté contre eux-mêmes (Luc 7.30) ne désigne pas un décret conditionnel concernant le salut des Pharisiens sous la condition de la foi et de la repentance, mais la volonté de commandement (c’est-à-dire le témoignage de Jean concernant le Christ par lequel Dieu leur a donné des conseils sur la manière d’obtenir le salut éternel, comme le mot « conseil » est utilisé dans Ps 107.11 ; Prov.1.25, 30 ; Ap 3.18 et ailleurs).
XIII. En 1 S. 2:30 ( » J’ai dit que ta maison et la maison de ton père marcheraient devant moi pour toujours ; mais maintenant le Seigneur dit : Que ce soit loin de moi « ) et 1 S. 13:13 ( » Si tu avais observé le commandement du Seigneur ton Dieu, il aurait établi à jamais ton royaume « ), la promesse fut faite à Saül sur la supposition de son obéissance, qui n’était fondée sur aucun décret conditionnel concernant une chose qui n’a jamais été, ni ne serait, mais seulement sur le lien établi par Dieu entre piété et vie).
XIV. Les divers passages de l’Écriture qui parlent de choses futures, telle ou telle condition étant remplie (comme Gen. 20:7 ; 2 S. 17:1-3 avec v. 14 ; 24:13 ; Jr. 16:3, 4 ; 17:24-26 ; 38:17, 18 ; 42:9, 10), ne favorisent aucun décret conditionnel, mais indiquent seulement diverses promesses et menaces. En effet, ils montrent la certitude du lien de l’un avec l’autre : par exemple, de l’obéissance, de la préservation et du salut, de la rébellion et de la destruction. Mais ils ne montrent pas l’avenir de l’événement, qu’il soit absolu ou conditionnel, ni ce que Dieu a décrété en particulier concernant ceci ou cela. C’est donc d’autant plus vrai que Dieu (qui a toutes choses en son pouvoir) sait qu’une telle condition ne se produira jamais (puisqu’il ne l’a pas lui-même décrétée), et qu’il ne peut donc pas être considéré comme ayant décrété quoi que ce soit sous cette condition. Car rien ne peut être conçu de plus absurde que d’affirmer que Dieu décrète quelque chose à une condition qui, au moment même où il décrète, ne se produira jamais.
XV. Bien que les décrets (de la part des objets) comportent souvent une condition, ils ne cessent pas d’être absolus formellement et en eux-mêmes parce que la condition et la chose conditionnée dépendent immuablement de Dieu, soit quant à la permission (comme dans le mal) soit quant à l’effet (comme dans les bonnes choses).
XVI. Jusqu’ici, Dieu est loin de changer ses décrets pour s’adapter aux changements des hommes, qu’au contraire tout changement d’actes humains procède du décret éternel et irrévocable de Dieu (qui, de cette manière, fait passer ce qu’il avait décrété, doit se faire par des promesses et menaces). Il ne change pas non plus son opinion antérieure par les prières des pieux, mais par ces mêmes prières accomplit ce qu’il avait déterminé comme devant se réaliser. Ainsi, quand Dieu change ce qu’il a fait, quand il enlève à l’homme la vie qu’il a donnée, quand il a détruit le monde qu’il avait créé, le changement est dans les choses, pas en Dieu. Pour l’éternité, il a décrété de faire le changement et à moins qu’il ne le fasse, le décret pour faire le changement serait changé.
XVII. Le passage de Nombres 14:30, où Dieu proteste par Moïse que les Israélites ne doivent pas entrer dans le pays (ce qu’il leur avait promis par un serment solennel) enseigne en effet que la promesse solennelle a été faite à ce peuple par Dieu de les introduire dans le pays de Canaan, mais sous la condition de leur obéissance (qui cesse, la promesse et le contrat aussi ont cessé). Mais elle ne prétend pas qu’il y avait un décret conditionnel concernant leur introduction. En effet, comme il avait décrété de faire une telle promesse, il décida, pour ses propres raisons, de permettre leur contumace et de ne pas introduire un individu de cette génération dans la Terre promise. Encore une fois, comme la promesse avait été faite à la nation en général, il n’était pas nécessaire qu’elle se réfère à chaque individu en elle et qu’elle s’accomplisse en elle. Il suffisait qu’elle s’applique à ceux qui appartenaient à la génération suivante en qui elle devait s’accomplir.
XVIII. Bien que les propriétés relatives de Dieu (comme la miséricorde et la justice) supposent pour leur exercice dans les objets qui les occupent, une certaine qualité (comme par exemple la misère et le péché), il ne s’ensuit pas que le décret pris concernant le salut ou la condamnation des hommes soit conditionnel. Car, bien qu’il soit supposé pour sa formation, il n’y est pas encore suspendu, mais il s’accomplira très certainement et infailliblement selon la bonne volonté de Dieu.
XIX. Tout ce qui est dit contre les décrets conditionnels s’applique également à la volonté hypothétique parce qu’il ne peut y avoir d’acte de volonté concernant des choses futures de sa propre volonté qui n’implique pas la notion d’un décret. Ils ne peuvent donc échapper à ceux qui, tout en omettant l’expression décret conditionnel, conservent l’hypothétique volonté ; car ils signifient la même chose, le nom étant seulement changé. Voir plus loin Thème III, Question 13 concernant les connaissances moyennes (scientia media) et Question 16, Section 19 et suivantes concernant la volonté conditionnelle.

Turretin