Le monde était-il de l’éternité, ou du moins aurait-il pu l’être ? Nous le nions. [CRÉATION Q3 Turretin]

Troisième question :
LE MONDE N’EST PAS ÉTERNEL

 

Le monde était-il de l’éternité, ou du moins aurait-il pu l’être ? Nous le nions.

 

1. Question concernant l’éternité actuelle du monde contre les philosophes.

I. La question comporte deux parties. L’une concerne l’éternité réelle du monde – qu’elle soit réellement d’éternité ou non ; l’autre concerne la possibilité – qu’elle puisse l’être au moins. Le premier se situe entre nous et les anciens philosophes qui ont affirmé l’éternité du monde ; soit matériellement seulement (comme Platon) quant à sa matière qu’ils considéraient comme coéternelle avec Dieu. C’était la fiction des stoïciens qui prônaient deux principes de choses, le nom kai hylēn (« l’esprit et la matière »). Ou formellement aussi, comme Aristote, qui affirmait que le monde était formellement éternel aussi et soutenait que depuis l’éternité il y avait les mêmes changements successifs de génération et de corruption qu’on observe maintenant (Physique 8.1[Loeb, 2:269-79]). Thomas d’Aquin (avec un trop grand amour pour son maître) s’efforce de l’excuser, comme s’il ne croyait pas que le monde était absolument éternel, mais niait seulement que la première matière ou les cieux étaient produits par génération (ST, I, Q. 46, Art. 1, p. 241). Pourtant, on peut facilement montrer que les raisons qu’il invoque étaient destinées à prouver (contre Platon) que le monde n’a jamais eu de commencement (cf. Physique 8.1[Loeb, 2:277]). Les pseudo-chrétiens et les athées d’aujourd’hui (qui prônent l’éternité du monde ou du moins de la matière) les approuvent.

2. Question concernant l’éternité possible du monde contre les Scolastiques.

II. L’autre question s’agite chez les scolastiques, dont la plupart luttent pour l’éternité possible du monde ; cf. Thomas d’Aquin (ST, I, Q. 46, Art. 1, pp. 240-42), Cajetan, Durandus, Occam, Bienne, Capreol, Pererius et autres. Certains d’entre eux se réfèrent à nouveau à des êtres incorruptibles seuls ; d’autres, cependant, l’étendent à toutes les créatures, quelles qu’elles soient. Encore beaucoup sont pour le négatif (comme Bonaventure, Albertus Magnus, Toletus, Henry de Gand et d’autres) qui affirment que la nouveauté du monde est conforme à la loi de la création et nient ainsi qu’elle aurait pu être produite de l’éternité. Les orthodoxes sur ce point suivent ce dernier point, niant à la fois l’éternité réelle et possible du monde et soutenant que le monde a été créé par Dieu au début des temps seulement.

3. La preuve que le monde n’est pas éternel.

III. Les arguments contre l’éternité actuelle du monde sont : (1) la voix des Écritures qui affirment que « au commencement Dieu créa les cieux et la terre » (Gen. 1:1). Ce que l’on dit avoir été fait au début ne peut pas être dit qu’il a existé depuis l’éternité. Le targum de Jérusalem ne doit pas non plus être cité ici en opposition, qui rend le rythme br par bchvkhm‘ (« en sagesse ») parce qu’on dit que Dieu a « fondé la terre par sagesse » (Prov. 3:19) (Das Fragmententhargum : Thargum jeruschalmi zum Pentateuch[ed. M. Ginsburger, 1899], p. 1) ; ou que l’on fait ici référence au Fils, la Sagesse du Père, comme auteur de la création (ce qui plaît à beaucoup selon Jérôme, Hebraicae Questionses in Libro Geneseos[CCSL 72.3]). Ce dernier point est vrai, mais ce n’est pas le sens ici. Le mot rythme ne peut pas supporter une telle interprétation, puisqu’il ne peut se référer à rien de plus approprié qu’au commencement des temps et aux choses créées. Ainsi Jean l’explique : « Au commencement était le Verbe » (En archē ēn ho Logos, Jn. 1:1) ; et Paul, « Toi, au commencement Tu as posé les fondations de la terre » (kat’ archas, Héb. 1:10) ; et « depuis le commencement de la création » (ap’ archēs ktiseōs, 2 Pet. 3:4). Onkelos rend donc bhqdhmyn « au commencement » (Targum Onkelos à Genesis[ed. M. Aberbach et B. Grossfeld, 1982], p. 43) ; Rabbi David Kimchi traduit br’shyth par btchlh (« au commencement ») ; les maîtres des Juifs interprètent avec Solomon Jarchi (Rashi) br’shyth hkhl « au commencement de l’univers » (Pentateuque… avec le Commentaire de Rashi[1965], p. 2). Or, on dit que la création a eu lieu dans un « commencement » non pas « préexistant » (comme s’il y avait eu un commencement de temps même avant), mais « coexistant » (car avec la première créature, sa durée ou son temps a été créé). Augustin a raison de le dire : « bien que nous croyions que Dieu a fait le ciel et la terre au commencement des temps, nous devrions par tous les moyens comprendre qu’avant le commencement des temps, le temps n’était pas ; car Dieu a fait le temps aussi… Et si le temps a commencé à être avec le ciel et la terre, le temps ne peut être trouvé avant qu’il ait fait le ciel et la terre » (De Genesi Contra Manichaeos libro duo 1.2*[PL 34.174-75]).

IV. Les différents passages de l’Ecriture qui affirment la production du monde appartiennent à ce domaine : Ps. 33:6 ; Jean 1:3 ; Héb. 1:10 ; Jr. 10:11, 12. Ils prédisent aussi l’existence éternelle de Dieu (comme aussi de son décret) à partir de ceci – ce qu’on dit qu’ils ont été avant la fondation du ciel et de la terre (Ps. 90:2 ; Prov. 8:22, 23 ; Ep. 1:4 ; Mt. 25:34 ; 2 Tim. 1:9). Car puisque toute production des choses extérieurement implique la nouveauté de l’être (parce que tout ce qui est produit ne pouvait pas l’être avant d’être produit et que ce qui est éternel ne peut rien avoir devant lui), il est nécessairement prouvé que le monde n’est pas éternel, mais a certainement été fait dans le temps. Mais comme ceux qui luttent pour l’éternité du monde ne reconnaissent pas les Écritures, nous devons consulter la nature elle-même et la raison saine qui démontrent la nouveauté du monde par de nombreux arguments.

V. D’abord, de la subordination des causes dans lesquelles un progrès dans l’infini ne peut être accordé sans nécessairement arriver à une première cause qui a donné le départ aux autres (comme cela a déjà été prouvé, Thème III, Question 1, Section 6). (2) De la nouveauté du mouvement et du temps ; car puisque ni le mouvement ni le temps n’auraient pu être de l’éternité (mais devaient nécessairement avoir un commencement), il est évident que le monde (qui est en perpétuel mouvement et dont la durée est mesurée par le temps) ne pouvait être d’éternité et devait avoir un commencement. Maintenant le temps et le mouvement ne peuvent pas être éternels comme cela a déjà été prouvé par diverses raisons dans le lieu cité (Thème III). Il en ressort aussi très certainement que les deux exigent une succession de priorité et de postériorité (ce qui est incompatible avec l’éternité). Encore une fois, si le mouvement du soleil était de l’éternité, le soleil devait avoir été de l’éternité soit dans un signe du Zodiaque, soit dans tous en même temps. Mais ni l’un ni l’autre ne peut être dit : pas le premier parce qu’il s’ensuivrait que, par une durée infinie, il n’aurait passé qu’une éternité entière sur l’un ou l’autre signe (c’est-à-dire l’espace fini qu’il traverse en un mois) – ce qui est absurde (asystaton) ; ni le second parce qu’il faudrait que le soleil soit en même temps dans tous les signes du zodiaque. Sinon, il aurait été dans l’un avant l’autre (ce qui est répugnant pour l’éternité). Mais il y a une contradiction à dire que le soleil se déplaçait à travers le Zodiaque (c’est-à-dire qu’il passait d’un signe à l’autre) et pourtant il était dans tous les signes. Il en va de même des divers changements observés sur la terre et de toutes les choses sublunaires (et donc chez les hommes eux-mêmes) qui ne peuvent s’appeler éternelles et qui exigent nécessairement un commencement.

VI. Troisièmement, de la nouveauté des histoires, des sciences et des arts. Car les histoires profanes les plus anciennes ne remontent pas plus loin que la guerre de Troie (environ trois mille ans) parce que de la destruction de Troie à la fondation de Rome, 730 ans se sont écoulés ; de la fondation de Rome au temps du Christ 750 ans ; et du Christ à nous 1678 ans. L’histoire sacrée écrite par Moïse ne couvre pas non plus plus plus de six mille ans. Et pourtant, si les hommes étaient d’éternité, il est peu probable qu’il n’y aurait pas eu d’histoire, sauf pendant cinq ou six mille ans. Pourquoi ce profond silence des temps passés ? Ou pourquoi l’histoire a-t-elle commencé alors plutôt qu’avant ? Cela a poussé Lucrèce, bien qu’épicurien et méprisant Dieu, à reconnaître la nouveauté du monde :

Mais accordez ce ciel, cette terre que le ciel entoure,
Le temps n’a jamais été produit, éternel d’eux-mêmes.
D’où la guerre thébaine et le sort de Troie,
Les bardes précédentes n’ont-elles pas chanté d’actions antérieures ?
D’où sont tombés chaque chef qui n’a pas été honoré ? Et ses oeuvres.
Fermé de la tablette de la gloire immortelle ?
Mais, je pense que la vaste étendue du monde existe
Nouveau de par sa nature, et de naissance récente :
Pour beaucoup, l’art libéral se développe d’abord,
Et beaucoup de choses sont encore progressives, beaucoup de génie,
E’en à cette heure, donc la navigation ajoute ;
Ni les ménestrels longs (De Rerum Natura 5.324-33[Loeb, 362-63]).

Après un examen attentif de ces choses, Macrobius dit : « Qui peut douter que le monde est récent et nouveau, puisque l’histoire grecque contient à peine l’histoire de deux mille ans. » Si, cependant, un peuple prolonge ses annales plus loin dans le temps, il s’agit soit de simples fables et le sport de la célébrité mensongère ou des années mensuelles (ou des années de quatre mois) et non des années solaires sont prévues. Diodore de Sicile observe ceci concernant les Chaldéens (Diodore de Sicile 2*.31[Loeb, 1:453-57]) qui, selon Cicéron, se vantaient d’avoir conservé les naissances des enfants quarante-trois mille ans avant Alexandre le Grand, comprenant par là les années lunaires (c’est-à-dire les mois) ( ? De Divinatione 2.43[Loeb, 20:472-73]). Porphyre lui-même (un témoin infaillible ici) qui a vu ces observations des Chaldéens (que Calisthène avait envoyé de Babylone en Grèce à l’époque d’Alexandre) écrit qu’il n’y avait que mille neuf cents ans. Il en va de même pour les arts et les sciences. Car il est évident que leurs premiers débuts ne remontent pas au-delà de quelques milliers d’années au plus loin. C’est ce qui ressort de leurs inventeurs dont la série Pline (bien qu’affirmant l’éternité du monde, de manière incohérente) relate (Histoire naturelle 7.56[Loeb, 2:634-41] et 8[Loeb, 3:3-161]). Qui peut croire que les hommes ont existé depuis l’éternité et n’ont pas conçu de telles inventions ; ou si oui, ne les ont pas transmises à leur postérité ; ou s’ils ont voulu les transmettre, mais ils ont péri si longtemps qu’aucune trace ne peut être trouvée par nous ?

VII. Quatrièmement, du consentement des nations et des sages du monde, dont beaucoup au moins n’ont pas été ignorants de la production du monde ; bien qu’ils n’aient pas pu s’élever à la connaissance de la création ex nihilo par la Parole (dont Paul témoigne qu’elle ne peut être perçue que par la foi –  » Nous comprenons par la foi que les mondes furent encadrés par la parole de Dieu, afin que les choses vues ne soient pas faites de ce qui apparaît « , Hébreux 11:3). Si des expressions similaires se retrouvent chez Platon, Hermès Trismégiste et d’autres païens plus sages, elles ne sont pas simplement dérivées de la lumière de la nature, mais des témoignages des Chaldéens et des Egyptiens (qui ont reçu leur savoir de Moïse et des Israélites). Pourtant, il est évident que parmi eux, on croyait que le monde avait un certain commencement. Les témoignages d’Hermès Trismégiste, Orphée, Pythagore, Platon, Proclus, Homère, Hésode et d’autres (que nous omettons par souci de concision) se trouvent dans Plesseus (A Worke Concerning the trunesse of Christian Religion 9[1617], 122-43) et Zanchius (De Tribus Elohim, dans Opera Theologicorum[1613], 1:14-16).

4. La preuve que le monde ne pouvait pas être éternel.

VIII. Comme le monde n’est pas éternel, il n’en aurait pas été de même (quoi que les scolastiques puissent babiller). L’impossibilité surgit à la fois de la part de Dieu, de la part de la création et de la part de la créature. D’abord, de la part de Dieu parce qu’il ne peut rien produire de coéternel avec lui-même (sinon il y aurait deux éternels). Ainsi, l’éternité (selon les Écritures un attribut incommunicable de Dieu) serait communiquée à la créature. (2) Une cause doit être antérieure à son propre effet ; un effet ne peut pas non plus être co-évalué avec sa cause. (a) La génération éternelle du Fils (ce qui ne l’empêche pas d’être coéternel avec le Père) parce que la création diffère le plus de cette génération. Ce dernier est un acte interne de Dieu qui rend le Fils consubstantiel (homoousion) avec le Père par une communication de la même essence numérique. La première est une action qui passe de Dieu à la créature, produisant en elle une nature entièrement différente, (b) L’objection de l’émanation des rayons du soleil qui sont contemporaines avec le soleil. Car la relation des choses agissant par émanation diffère de celle de celles agissant par transmutation (naturelle ou libre). Dans le premier cas, les effets peuvent être co-évalués avec la cause, mais pas dans le second. Les rayons émanent naturellement du soleil et sont de la même nature que lui, mais les créatures sont produites librement par Dieu et sont complètement différentes.

IX. Deuxièmement, c’est répugnant de la part de la création. Puisque la création est à partir de rien (où une chose passe de l’inexistence à l’être), elle porte nécessairement en elle la nouveauté de l’être car une chose doit être conçue pour ne pas avoir été avant qu’elle ne puisse être produite (et donc ne pouvait être éternelle). Il n’est pas non plus utile de dire que par les mots ex nihilo, on entend uniquement la négation du matériel ou de l’indépendance d’un sujet. Car il désigne également un rien de terminus, de sorte que la création à un moment donné n’a pas été et après a commencé à l’être.

X. Troisièmement, cette impossibilité existe de la part de la créature : (1) parce que l’éternité répugne à ce qui a une durée et un être successifs et finis. Et pourtant chaque créature en tant que telle a un être et une durée successifs et finis (et ne peut être conçue autrement). Par conséquent (2) si la créature est éternelle, elle aurait dû exister soit dans l’éternité de Dieu, soit dans la sienne. Dans ce dernier cas, il y aurait deux éternels, deux infinis, et la durée de Dieu et de la créature serait égale (et il y aurait une éternité hors de Dieu avec laquelle il coexisterait). Dans le premier cas, l’existence des créatures sera l’existence de Dieu (puisque l’éternité de Dieu ne diffère pas de son existence). De plus, l’éternité et l’infinité de Dieu seront donc communes à la créature (ce qui est absurde[asystaton]). Oui, une éternité créée indique une contradiction dans la chose ajoutée (adjecto) (comme une infinitude finie). Enfin, il est de la relation formelle de la créature de dépendre essentiellement de Dieu et d’avoir un commencement d’existence. Maintenant, ce qui dépend de l’autre doit être après lui et ne peut donc pas être éternel. « Quand vous soutenez qu’une chose a un commencement d’être, vous niez par le fait même qu’elle est éternelle », comme le dit Lactantius (Instituts Divins 7.1[FC 49:471 ; PL 6.736]).

5. Sources de solution.

XI. Un agent éternel, qui agit de lui-même sur autre chose, a besoin d’un objet coéternel. Mais Dieu n’est pas un agent éternel dans ce sens parce qu’il a commencé à agir de lui-même seulement dans le temps. Et s’il est appelé un acte pur (purus actus) parce qu’il est toujours actif en lui-même et dépourvu de toute puissance passive (la racine du changement), s’ensuit-il qu’il a toujours agi de lui-même ?

XII. C’est une chose d’être une cause suffisante en fait (actu), mais une autre en action (in actu). Dieu était de l’éternité une cause suffisante en fait parce qu’il a toujours existé et a toujours voulu créer le monde. Mais il n’était pas de l’éternité en action parce qu’il n’a pas voulu créer de l’éternité, mais seulement dans le temps.

XIII. Bien que Dieu n’ait pas créé de l’éternité, il n’a pas pour autant changé de puissance pour agir et de loisir pour travailler. Pour les agents qui agissent par la seule volonté diffèrent de ceux pour qui des efforts laborieux sont nécessaires en plus de la volonté. Ces derniers (dans la production de leur travail) passent de la puissance à l’action, de la volonté à l’effet. Ce n’est pas le cas des premiers qui agissent par simple volonté (comme Dieu qui, comme il a voulu l’existence du monde dans le temps, l’a voulu de l’éternité). C’est ainsi qu’un certain changement s’est opéré dans le monde qui est passé de l’inexistence à l’existence, mais pas en Dieu qui (demeurant en lui-même) a produit par sa volonté pratique une chose à partir de rien en dehors de lui-même.

XIV. De même que Dieu n’a jamais été sans sa toute-puissance, de même il n’a jamais été sans le pouvoir de créer le monde. Il ne pouvait pas de l’éternité avoir exercé l’acte de ce pouvoir, mais seulement à temps. Non par un défaut de pouvoir en lui-même, mais par l’incompatibilité de la créature avec l’éternité. Ainsi, Dieu n’a pas pu créer le monde à n’importe quel moment, mais seulement en ce temps où il aurait pu être créé et non avant.

XV. Il y a une possibilité de la part du pouvoir passif qui réside dans les choses à produire, mais une autre de la part du pouvoir actif de l’agent. Le monde était possible depuis l’éternité, non pas selon la puissance passive du sujet, mais selon la puissance active de Dieu. Car cette possibilité n’est fondée sur aucune puissance de la part de la chose à produire, mais sur celle de Dieu. Elle est fondée sur la puissance du producteur parce que Dieu aurait pu la produire à un certain moment.

XVI. Une action (selon sa totalité) étant posée, l’effet suit immédiatement. Mais la création n’a pas été postée de l’éternité selon sa totalité. Bien qu’il ait été quant à son principe, il ne l’a pas été quant à son terminus. Bien qu’il s’agisse d’un acte interne et immanent en Dieu, il ne s’agissait pas d’un acte externe passant dans la créature.

XVII. Comme il n’y avait rien d’autre que l’éternité avant le commencement des temps dans lequel le monde a été créé, on ne peut pas dire correctement que Dieu aurait pu créer le monde plus tôt qu’il ne l’a fait. Tôt ou tard, il y a des marques du temps qui n’ont pas leur place dans l’éternité. Entre-temps, si tôt ou tard on se réfère à la durée même du monde, elle aurait pu être créée tôt ou tard dans l’éternité (qui embrasse toutes les différences de temps, même possibles). Ainsi, la durée du monde pourrait avoir été beaucoup plus longue qu’elle ne l’est en réalité, de sorte que depuis le commencement du monde jusqu’à nos jours, il aurait pu s’écouler non seulement cinq ou six mille ans, mais sept ou neuf. Et pourtant, vous ne pourriez pas en déduire à juste titre que le monde a pu être créé de l’éternité parce que la conséquence ne tient pas la route d’une durée plus longue, finie et limitée (dans laquelle nous concevons Dieu comme ayant pu créer le monde) à une durée éternelle et infinie (ce qui est absurde[asystatos] à l’égard du monde).

XVIII. Ce qui n’est pas commencé n’a jamais commencé à l’être par génération, mais pourrait commencer à l’être par création. La matière est telle : non pas engendrée, mais créée.

XIX. Quand nous disons que le monde a été fait à temps, nous ne le comprenons pas exactement (akribōs) (comme si le temps proprement dit était avant le monde dans lequel il a été créé). Cette phrase doit plutôt être comprise populairement par opposition à l’éternité et ne signifie rien d’autre que le fait que le monde n’est pas éternel, mais a reçu un commencement de durée. Ainsi, avant ce moment, rien d’autre que l’éternité ne peut être conçu comme ayant été.

XX. Bien qu’il soit préférable pour le monde d’exister maintenant que de ne pas exister, il n’était pas préférable qu’il ait existé depuis l’éternité. Car nous ne devons pas déterminer ce qui est meilleur ou pire à la lumière de notre raison, mais par la volonté de Dieu qui nous a été révélée dans sa parole. Selon les Écritures, il est évident non seulement qu’il n’est pas mieux (c’est-à-dire plus approprié) que le monde ait été de l’éternité (parce que la créature serait ainsi rendue égale au Créateur), mais qu’il n’était même pas possible en raison de la répugnance multiple de la chose.

Turretin.

La capacité de créer peut-elle être communiquée à toute créature principalement ou instrumentalement ? Nous le nions. [CREATION Q2 Turretin].

Deuxième question :
Dieu est le seul Créateur.

 

La capacité de créer peut-elle être communiquée à toute créature principalement ou instrumentalement ? Nous le nions.

 

1. Occasion de la question. Certains scolastiques prônent la communicabilité du pouvoir créatif.

 

I. Cette question a été abordée par les scolastiques et vivement contestée parmi eux, certains défendant l’affirmatif, d’autres le négatif. Durand soutenait qu’une créature ayant un pouvoir négatif de création pouvait être produite par Dieu (Sententias theologicas Petri Lombardi Commentariorum, Bk. 2, Dist. 1, Q. 4[1556], pp. 109-11). Le Maître (Pierre Lombard) pense qu’une créature peut être un instrument de création, employé volontairement par Dieu, capable de travailler non pas par lui-même, mais par un pouvoir emprunté (Sententiarum 4, Dist. 5.3[PL 192/2.852]). Suarez et beaucoup de romantiques, selon Vasquez (Commentariorum ac Disputationum in Primam Partem … Thomae 2, Disp. 176.1[1631], pp. 280-82) défendent cette thèse, spécialement en vue de l’établissement de la doctrine monstrueuse de la transsubstantiation (selon laquelle les sacrificateurs insignifiants sont appelés impies « créateurs de leur propre Créateur », comme dit Bienne[Canonis Misse Expositio+]). Néanmoins, la majorité des scolastiques soutiennent sincèrement le contraire (à savoir que la puissance créatrice ne peut appartenir qu’à Dieu). Thomas d’Aquin le prouve en général (Summa Contra Gentiles 2.21[trad. J.F. Anderson, 1956], p. 60-64 et ST, I, Q. 45, art. 5, p. 236). Occam, Bonaventure, Cajetan, Bannes et bien d’autres sont d’accord avec lui.

 

2. Ainsi que les Remonstrants et les Sociniens. Les orthodoxes le nient.

 

II. Les Remontrants aux Sociniens ont aussi adopté cette fiction, l’ayant drainée soit des inventions des Juifs (qui soutiennent que Dieu employait des anges comme collaborateurs[synergiques] dans la création), soit des fossés des philosophes (qui enseignaient que l’être suprême faisait ce monde inférieur avec l’aide des démons ou des genii). Leur but est d’arracher et d’affaiblir l’argument qui couronne la divinité du Christ (que nous tirons des œuvres de la création). Mais nous rejetons ce dogme comme étant téméraire et blasphématoire. Nous soutenons également que le pouvoir de créer est propre à Dieu seul et incommunicable à tout autre.

III. (1) Dieu revendique la création pour lui-même seul : « Je suis le Seigneur qui fait toutes choses, qui étend les cieux seuls » (Es 44,24) à l’exclusion de toute créature, « qui répand la terre par moi-même » et par conséquent par aucun autre instrument, « J’ai fait la terre, et créé l’homme sur elle : Moi, mes mains, j’ai étendu les cieux et toute leur armée, j’ai commandé » (Es. 45:12) ; « Car ainsi parle le Seigneur qui a créé les cieux ; Dieu lui-même qui a formé la terre et l’a faite ; je suis le Seigneur et il n’y a personne d’autre » (Es. 45:18) prouvant que seul lui est Jéhovah, car lui seul est Créateur. « Qui a mesuré les eaux au creux de sa main, qui a rencontré le ciel avec la travée, qui a compris la poussière de la terre avec mesure, et qui a pesé les montagnes en balance, et les collines en balance ? » (Es. 40:12) ; « N’as-tu pas entendu que le Dieu éternel, le Seigneur, le Créateur des extrémités de la terre, ne tombe pas ? » (Es 40,28) ; « qui seul étend les cieux et marche sur les flots de la mer » (Job 9,8) ; et dans de nombreux autres passages. D’où le nom de « Créateur » qui lui est généralement appliqué singulièrement (comme propre et incommunicable), ce qui ne pourrait être dit si le pouvoir créateur pouvait être communiqué aux autres).

IV. (2) Par cette marque, Dieu se distingue des idoles et des faux dieux des païens : « Les dieux qui n’ont pas fait les cieux et la terre, ils périront de la terre », mais l’Éternel est le vrai Dieu « qui a fait la terre par sa puissance et affermi le monde par sa sagesse » (Jr 10,11.12) ; « Car tous les dieux des nations sont idoles, et l’Éternel a fait les cieux » (Ps 96,5). Ainsi Ezéchias distingue le vrai Dieu de tous les faux dieux par cette marque : « Tu as fait le ciel et la terre  » (Es 37,16). Cela n’est pas non plus nié seulement aux faux dieux, mais aussi à toutes les créatures, alors qu’il est attribué à Dieu seul.

V. (3) La création est une œuvre d’une puissance infinie. Il ne peut donc pas être réalisé par un être fini, pas même en tant qu’instrument physique (dont l’efficacité devrait être proportionnelle à la production de son effet). Elle exige plutôt une cause omnipotente. Cependant, il est évident qu’il doit être d’une puissance infinie, que cela se fait par un simple hochement de tête et une seule parole, et que la distance infinie entre l’être et rien ne doit être enlevée par lui. Car puisque l’être et rien ne s’opposent immédiatement et contradictoirement (et par cette distance sont séparés l’un de l’autre, plus grand que ce qui ne peut ni être ni être conçu), ils doivent se tenir infiniment séparés : non par une distance de perfection (comme Dieu se tient infiniment loin de ses créatures, et l’être infini se tient bien plus loin de rien que le fini, qui a moins de perfections) ; mais par une distance négative et contradictoire (selon laquelle l’être fini se tient également loin de rien avec l’infini car le fini également avec l’être infini n’est rien ni quelque chose). Que Dieu ne soit vraiment pas à partir de rien et ne puisse être résolu en rien (comme la créature) ne dépend pas de la distance de négation entre l’être et rien, mais de la distance infinie de perfection entre Dieu et ses créatures. En effet, bien que chaque créature soit finie, il ne s’ensuit pas qu’une puissance finie puisse suffire à la produire car il faut distinguer entre la chose elle-même et le mode de production. La substance produite doit être finie car rien d’infini ne peut être produit. Pourtant, le mode de production ne cesse pas d’appartenir au pouvoir infini parce qu’il faut de la toute-puissance pour faire sortir une créature du néant.

VI. (4) Chaque créature agit en fonction d’un sujet et a besoin d’un sujet sur lequel opérer. Ici, cependant, il n’y a pas de sujet préexistant puisque la création fait et pose son sujet, mais ne le suppose pas. (5) Toute cause (principale aussi bien qu’instrumentale) doit atteindre l’œuvre elle-même et avoir un pouvoir propre et particulier d’agir au moins de manière dispositive à la production de l’effet. Et pourtant, aucune créature ne peut être élevée au point d’être capable d’une œuvre d’une puissance infinie (que ce soit principalement ou instrumentalement et avec une efficacité telle qu’elle s’empare de l’œuvre elle-même). Il en est ainsi à la fois parce qu’il s’agit d’un acte instantané (et n’a donc pas besoin d’être préparé) et parce qu’il n’a pas de sujet sur lequel son travail peut être exercé.

VII. Bien que les créatures puissent concourir à l’accomplissement de miracles, il ne s’ensuit pas qu’elles puissent concourir également à la création. (1) Dans les miracles, un sujet est toujours fourni avec lequel l’instrument peut être occupé, mais pas dans la création. (2) Dans l’accomplissement des miracles, les hommes n’ont qu’une relation morale (en tant qu’instruments moraux à la présence desquels Dieu agit), mais pas physique (afin de s’emparer de l’œuvre miraculeuse par toute action réelle). C’est pourquoi les apôtres disent qu’ils ne font pas de miracles par leur propre puissance, mais seulement par la puissance du Christ (Actes 3:12). Bien qu’il ne puisse y avoir qu’une cause morale d’un effet physique, il peut toujours y avoir une cause morale instrumentale avec le physique. Mais comme la création a lieu dans un moment et qu’aucun sujet n’est fourni, aucune cause instrumentale (physique ou morale) ne peut y être accordée.

VIII. Dieu a créé toutes choses par une parole, non pas à la manière d’un instrument et d’une cause ministérielle, mais efficacement et principalement par la Parole personnelle, le Fils éternel de Dieu, le même en essence avec le Père ; qui, par conséquent, avec le Père et l’Esprit Saint constituait l’unique cause totale de la création. De même que la même nature lui appartient, de même la même causalité et la même force énergique (energētikē) – l’ordre d’agir qui leur appartient cependant étant préservé. Quand on dit que tout a été fait « par le Verbe » (dia logou, Jn. 1, 3), cela ne signifie pas plus la cause instrumentale que quand tout est dit « par lui » (di’ autou[viz., Dieu], Rom. 11, 36).

IX. Bien que Dieu ne soit pas capable de communiquer la puissance créatrice à la créature, il ne s’ensuit pas que cela implique l’impuissance en Dieu parce qu’il ne procède pas d’un défaut de puissance, mais de sa perfection (qui ne peut être étendue aux contradictions). Une telle communication est absurde, tant de la part de Dieu (qui ne peut donner sa gloire à un autre) que de la part de la créature (parce qu’il serait ainsi un être infini et tout puissant, c’est-à-dire pas une créature).

X. Il faut le même pouvoir pour créer et recréer. Si la puissance infinie est requise pour la création, rien de moins n’est exigé pour la récréation. C’est pourquoi la conversion est si souvent exprimée sous le nom de la création et la très grande puissance de Dieu y est célébrée (Eph. 1:19, 20 ; 3:16, 20). Et si Dieu l’accomplit par le ministère des hommes et la prédication de la parole, ce n’est pas par eux comme cause physique, mais seulement comme morale (puisque le Saint-Esprit par son efficacité seul peut accomplir l’œuvre).

Turretin.