Dans quel sens les mots « prédestination », prognōseōs, eklogēs et protheseōs sont-ils utilisés dans ce mystère ? [DÉCRETS ET PRÉDESTINATION Q7 Turretin]

SEPTIÈME QUESTION :
PRÉDESTINATION ET SES DÉCLINAISONS

 

Dans quel sens les mots « prédestination », prognōseōs, eklogēs et protheseōs sont-ils utilisés dans ce mystère ?

 

I. Puisque les Écritures (dont la signification authentique éclaire la connaissance de la chose elle-même) utilisent divers mots pour expliquer ce mystère, nous devons prédire certaines choses les concernant.

 

1.Prédestination.

 

II. Tout d’abord, le mot « prédestination » apparaît ici, et il ne faut pas le passer sous silence à la légère. Car bien que le mot proorismou n’existe pas dans les Écritures, le verbe dont il vient est souvent lu (Actes 4:28 ; Rom. 8:29, 30 ; Éph. 1:5). De plus, prédestiner (ou proorizein à partir de la force du verbe) signifie déterminer quelque chose concernant les choses avant qu’elles aient lieu et les diriger vers une certaine fin.
III. Cependant, il est compris par les auteurs de trois façons. (1) Plus largement pour tout décret de Dieu sur les créatures et plus particulièrement sur les créatures intelligentes jusqu’à leur fin ultime. C’est ainsi qu’il est fréquemment utilisé par les pères pour la providence elle-même. (2) Plus spécialement pour le conseil de Dieu concernant les hommes tombés, soit pour être sauvés par la grâce, soit pour être condamnés par la justice (ce qu’on appelle communément « élection » et « réprobation »). (3) Surtout pour le décret de l’élection, qui est appelé « la prédestination des saints ». Toujours selon ce dernier, elle peut être prise dans deux sens (schesin) : non seulement pour la destination jusqu’à la fin, mais surtout pour la « destination jusqu’aux moyens » (dans ce sens elle est utilisée par Paul quand il dit que Dieu a prédestiné ceux qu’il a connus à être « conformes à l’image de son Fils », Rom 8:29, 30). Il est clair ici que la prédestination se distingue de la pré-connaissance et se réfère plus particulièrement aux moyens et non à la fin. Ainsi, après avoir dit que Dieu nous a choisis en Christ, l’apôtre ajoute  » nous a prédestinés à l’adoption des enfants  » (proorisas hēmas eis hyiothesian, Eph. 1:5) pour indiquer la destination des moyens ordonnés pour obtenir le salut destiné par élection.
IV. En outre, à propos de ce mot, on se demande s’il doit se référer uniquement à l’élection ou s’il englobe également la réprobation. Cette controverse était jadis vivement encouragée dans l’affaire de Gottschalk au IXe siècle, John Erigena Scot soutenant qu’elle ne convenait qu’aux élections (De Divina Praedestinatione liber*[PL 122.355-440]). D’autre part, Gottschalk, les Lyonnais et Remigius, l’évêque (en leur nom), l’étendent à la réprobation. La même question se pose maintenant entre nous et les papistes. Pour les papistes (pour qui le terme de réprobation est haineux), il doit être utilisé au premier sens. C’est pourquoi ils ont l’habitude d’appeler les réprouvés non pas des prédestinés, mais des « étrangers » ; et ils ne subordonnent pas la réprobation à la prédestination mais s’y opposent (comme Bellarmin, Grégoire de Valence et Pighius, De libero hominis arbitrio 8.2[1642], p. 137). Avec eux, même certains orthodoxes semblent être d’accord, mais pas avec le même objet en vue. Mais nous (bien que disposés à confesser que le terme prédestination est selon l’usage de l’Écriture souvent limité à l’élection ; mais non seulement à partir de la signification propre de la parole, mais aussi de l’usage de l’Écriture et des coutumes reçues) pensons qu’elle est étendue à juste titre à la réprobation afin de couvrir les deux parties du conseil divin (élection et réprobation), dans ce sens elle est prise ici par nous.

 

2.La prédestination englobe l’élection et la réprobation.

 

V. Les raisons en sont les suivantes : (1) l’Ecriture étend le mot proorizein aux actes méchants des réprouvés qui ont provoqué la crucifixion du Christ –  » le fils de l’homme va kata à hōrismenon  » (Lc 22:22 ; Ac 4:28). Hérode et Ponce Pilate n’ont fait que ce que « la main et le conseil de Dieu proōrise à faire ». Il ne faut pas non plus objecter qu’on ne traite pas de leur réprobation, mais de l’ordination de la crucifixion à une bonne fin. Il ne faut pas s’opposer à ces choses, mais les composer. La crucifixion du Christ (qui est pour nous le moyen du salut) était pour les crucificateurs le moyen de la damnation (qui dépendait du plus juste décret de Dieu).
VI. Deuxièmement, l’Écriture utilise des phrases équivalentes lorsqu’elle dit que certaines personnes sont destinées à la colère (1 Thess. 5:9 ; 1 P 2:8), à la destruction (Rom. 9:22), à la condamnation (Jd. 4), au déshonneur (Rom. 9:21) et au jour du mal (Prov. 16:4). Si la réprobation est décrite dans ces phrases, pourquoi ne peut-elle pas être exprimée par le mot « prédestination » ? Troisièmement, parce que la définition de la prédestination (c’est-à-dire l’ordination d’une chose jusqu’à sa fin par des moyens avant qu’elle ne se réalise) n’est pas moins propice à la réprobation que l’élection. Quatrièmement, les pères parlent souvent ainsi : « Nous confessons les élus à la vie et la prédestination des méchants à la mort «  (Concile de Valence, Mansi, 15:4). « Il accomplit ce qu’il veut, en utilisant correctement même les choses mauvaises comme si le meilleur de ce qu’il y a de meilleur à la damnation de ceux qu’il a justement prédestinés au châtiment » (Augustin, Enchiridion 26[100][FC 3:454 ; PL 40.279] ; cf. aussi son « Traité sur le mérite et le pardon des péchés », 2.26[17][NPNF1, 5:55] ; CG 21.24[FC 24:387-94] ; Fulgentius, Ad Monimum 1[PL 65.153-78]). « La prédestination est double : soit de l’élu au repos, soit du réprouvé à mort » (Isidore de Séville, Sententiarum Libri tres 2.6[PL 83.606]).
VII. Bien qu’en vérité la prédestination soit parfois prise strictement dans les Écritures pour la prédestination des saints ou l’élection à la vie, il ne s’ensuit pas qu’elle ne puisse être utilisée plus largement. De même, si les objets de la réprobation et de l’élection sont opposés, les actes eux-mêmes ne le sont pas, donc (de la part de Dieu), mutuellement opposés les uns aux autres. En effet, ils peuvent partir du même parcours en agissant le plus librement possible.

 

3.Prognōsis n’est pas pris théoriquement, mais pratiquement.

 

VIII. Le deuxième mot qui revient le plus souvent est prognōsis. Paul en parle plus d’une fois : « qu’il a connu d’avance » (hous proegnō, Rom. 8:29) ; « il n’a pas rejeté son peuple que proegnō« . (Rom. 11:2) ; et ils sont appelés élus « selon la pré-connaissance » (kata prognōsin, 1 Pet. 1:2). Parce que les anciens et plus modernes Pélagiens abusent faussement de ce mot pour établir la prévoyance de la foi et des œuvres, nous devons observer que prognōsin peut être pris de deux façons : soit théoriquement, soit pratiquement. Dans le premier cas, il est pris pour la simple connaissance de Dieu des choses futures, ce qu’on appelle la prescience et qui appartient à l’intellect. Dans ce dernier, elle est prise pour l’amour pratique et le décret que Dieu a formé concernant le salut de personnes particulières et se rapporte à la volonté. En ce sens, la connaissance est souvent mise pour le plaisir et l’approbation (Ps. 1:6 ; Jean 10:14 ; 2 Tim. 2:19). Ainsi ginōskein signifie non seulement savoir, mais aussi savoir et juger d’une chose (car le plébiscite n’est pas la connaissance du peuple, mais la phrase – du verbe scisco, qui signifie  » décréter et déterminer « ). Par conséquent, lorsque l’Écriture utilise le mot prognōseōs dans la doctrine de la prédestination, ce n’est pas dans le premier sens pour la simple connaissance préalable de Dieu par laquelle il a prévu la foi ou les œuvres des hommes. (1) Car par cela, il a connu d’avance ceux qu’il réprouvait aussi, alors qu’ici il traite de la pré-connaissance propre à l’effet. (2) La connaissance préalable n’est pas la cause des choses, ni ne leur impose de méthode ou d’ordre, mais elle le découvre (comme c’est le cas ici dans la chaîne du salut). (3) Parce que rien ne pouvait être prévu par Dieu si ce n’est ce qu’il avait lui-même accordé et qui suivrait ainsi la prédestination comme effet, et non la précéder comme cause, comme nous le prouverons plus loin. Mais il est pris dans ce dernier sens pour la « pré-connaissance pratique » (c’est-à-dire l’amour et l’élection de Dieu) que l’on ne peut supposer sans raison (alogon), bien que les raisons de sa sagesse puissent nous échapper (de quelle manière le Christ est dit avoir été connu[proegnōsmenos], c’est-à-dire prédestiné par Dieu « avant la fondation du monde, » 1 P 1,20).
IX. Encore une fois, dans cette bienveillance et cette pré-connaissance pratique de Dieu, nous distinguons : (1) l’amour et la bienveillance avec lesquels il nous poursuit ; (2) le décret lui-même par lequel il a décidé de nous révéler son amour par la communication du salut. Il arrive donc que prognōsis soit à un moment plus large pour les deux (à savoir, l’amour et l’élection, comme dans Rom. 8:29 et Rom. 11:2) ; à un autre moment, plus strictement pour l’amour et la faveur qui est la fontaine et le fondement de l’élection. Ainsi Pierre en parle lorsqu’il dit que les croyants sont élus « selon la pré-connaissance » (kata prognōsin), c’est-à-dire l’amour de Dieu (1 P 1,2).

 

4.Eklogē.

 

X. Troisièmement, nous devons expliquer le mot eklogēs ( » élection « ), qui se produit de temps en temps, mais pas toujours avec la même signification. Il s’agit parfois d’un appel à une fonction politique ou sacrée (comme Saul est appelé « élu »[1 S. 10:24] ; Judas « élu », à savoir, à l’apostolat, Jean 6:70). Parfois, il désigne une élection externe et la séparation d’un certain peuple à l’alliance de Dieu (dans ce sens, on dit que le peuple d’Israël est élu de Dieu, Dt. 4:37). Mais ici il est pris correctement pour l’élection au salut éternel (à savoir, pour le conseil de Dieu par lequel il a décrété de plaindre les uns de la grâce et de les sauver, étant libéré du péché par son Fils). Encore une fois, à cet égard, elle est prise soit objectivement pour les élus eux-mêmes (comme eklogē epetychen-« l’élection »[c’est-à-dire les élus] « l’a obtenue, et les autres ont été aveuglés », Rom. 11:7) ; soit formellement pour l’élection par acte de Dieu (qui est appelé eklogē charitos, Rom. 9:11). Encore une fois, ce dernier peut être considéré soit dans le décret précédent (tel qu’il a été fait de l’éternité), soit dans l’exécution ultérieure (telle qu’elle n’a lieu que dans le temps par appel). Le Christ se réfère à cela dans Jean 15.16 : « Vous ne m’avez pas choisi, mais je vous ai choisis » ; et « Vous n’êtes pas du monde, mais je vous ai choisis hors du monde » (v. 19). Augustin joint les deux formes (schesin) : « Nous sommes élus avant la fondation du monde par cette prédestination dans laquelle Dieu a prévu que ses choses futures auraient lieu ; nous sommes choisis hors du monde cependant par cet appel par lequel Dieu accomplit ce qu’il a prédestiné » (Sur la prédestination des saints 34[17][NPNF1, 5:515 ; PL 44.986]).
XI. L’élection par la force du mot est alors plus stricte que la prédestination. Car tous peuvent être prédestinés, mais tous ne peuvent être élus, parce que celui qui élit ne prend pas tout, mais en choisit quelques-uns parmi beaucoup. L’élection des uns implique nécessairement le passage et le rejet des autres : « Beaucoup sont appelés, dit le Christ, mais peu d’élus (Mt 20,16) ; et Paul, « l’élection l’a obtenue, et les autres ont été aveuglés » (Rom. 11,7). C’est pourquoi Paul utilise le verbe heileto pour désigner l’élection, ce qui implique la séparation des uns des autres : « Dieu, dès le commencement, vous a sauvés et séparés par la sanctification de l’Esprit et la croyance en la vérité » (2 Thess. 2:13).

 

5.Prothesis.

 

XII. Quatrièmement, prothesis est souvent utilisée par Paul en matière d’élection pour indiquer que le conseil de Dieu n’est pas un acte de volonté vide et inefficace, mais le dessein constant, déterminé et immuable de Dieu (Rom. 8:28 ; 9:11 ; Ep. 1:11). Car la parole est de la plus haute efficacité (comme nous le disent les anciens grammairiens) et est appelée distinctement par Paul prothesis tou ta panta energountos –  » le but de celui qui travaille toutes choses selon le conseil de sa propre volonté  » (Eph. 1:11). Parfois on l’applique à l’élection, comme prothesis kat’ eklogēn-« le dessein de Dieu, selon l’élection » (Rom. 9:11) ; et on dit que nous sommes « prédestinés » (kata prothesin, Ep. 1:11). Parfois il est joint à l’appel –  » qui sont les appelés selon son dessein  » (tois kata prosthesin klētois, Rom. 8:28). Car l’élection et l’appel dépendent de ce dessein de Dieu et s’appuient sur lui.
XIII. Or, bien que ces mots soient souvent employés de façon libérale, mais ils sont fréquemment distingués ; ce n’est pas sans raison qu’ils sont utilisés par l’Esprit Saint pour désigner les diverses conditions (scheseis) de ce décret qui ne pouvaient pas être aussi bien expliquées par un seul mot. Car le décret peut être conçu en fonction du principe dont il découle, ou de l’objet qui le concerne, ou des moyens par lesquels il est accompli. En ce qui concerne le premier, protheseōs ou eudokias (qui désigne le conseil et le bon plaisir de Dieu) est mentionné comme la première cause de ce travail. En ce qui concerne le prochain, il s’appelle prognōsis ou eklogē (qui s’occupe de la séparation de certaines personnes des autres pour le salut). En ce qui concerne le dernier, le mot proorismou est utilisé selon lequel Dieu a préparé les moyens nécessaires à l’obtention du salut. Prothesis se réfère à la fin ; prognōsis se réfère aux objets ; proorismos aux moyens ; prothesis à la certitude de l’événement ; prognōsis et eklogē à l’unicité et la distinction des personnes ; proorismos à l’ordre des moyens. Ainsi, l’élection est certaine et immuable par la prothésin ; déterminée et définie par prognōsin ; et ordonnée par proorismon.
XIV. Ces trois degrés (si l’on peut parler du décret éternel) répondent à trois actes dans l’exécution temporelle : appel, justification et glorification. Car, de même que nous serons glorifiés avec le Père, rachetés par le Fils et appelés par l’Esprit Saint, de même le Père a décidé de toute éternité de nous glorifier avec lui-même. C’est une prothesis [une certitude de l’évenement]. Il nous a élus dans son Fils. C’est prognōsis [l’objet]. Il nous a prédestinés à la grâce et aux dons de l’Esprit Saint (qui scelle l’image du Fils en nous par sa sainteté et la souffrance sur la croix). C’est du proorismos [le moyen]. Car comme le Père envoie le Fils, le Fils avec le Père envoie le Saint-Esprit. Et vice versa, l’Esprit Saint nous conduit au Fils, et le Fils nous conduit longuement au Père.
XV. Les mots par lesquels la prédestination des membres est décrite sont également employés pour exprimer la prédestination de la tête. Car prothesis est affirmé quand Paul dit hon proetheto hilastērion (Rom. 3:25) ; prognōsis où nous avons proegnōsmenos (1 Pierre 1:20) ; et proorismos, non seulement quand il est dit horistheis être le Fils de Dieu (Rom. 1:4), mais aussi quand sa mort est dite être arrivée par le conseil déterminé de Dieu et par sa prédestination, qui proōrise à faire ce qui a été fait par Hérode et Ponce Pilate (Ac 2:23).

Turretin.

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