Devrait-on prêcher ou enseigner la prédestination sur la sphère publique ? Nous l’affirmons. [DÉCRETS ET PRÉDESTINATION Q6 Turretin]

SIXIÈME QUESTION :
LA PRÉDESTINATION

Devrait-on prêcher ou enseigner la prédestination sur la sphère publique ? Nous l’affirmons.

1.Occasion de la question.

I. Certains frères de France à l’époque d’Augustin ont abordé cette question. Comme, dans ses livres contre les Pélagiens, il avait inséré et inculqué beaucoup de choses concernant la prédestination, afin de défendre ainsi la vérité contre leurs doctrines impie, beaucoup en furent troublés (comme il ressort des deux lettres de Prosper, disciple d’Augustin, et de Hilary, le presbytre ; voir « Lettres 225 et 226 à Augustin »[FC 32:119-29 et 129-39]). La raison n’était pas qu’ils la jugeaient fausse, mais parce qu’ils pensaient que la prédication était dangereuse et injuste, il valait mieux la supprimer que la mettre en évidence.
II. À l’heure actuelle, certains sont du même avis. Lassés par les controverses qui découlent de cette doctrine à presque tous les âges, ils pensent qu’il est préférable pour la paix de l’Eglise et la tranquillité de conscience de laisser ces questions de côté (car ils suggèrent des scrupules et génèrent des doutes qui visent à affaiblir la foi des faibles et à conduire les hommes au désespoir et à la sécurité charnelle). Mais cette opinion est plus honnête que vraie et ne peut pas être facilement reçue par ceux qui ont connu les fruits les plus riches de consolation et de sanctification à redonner aux croyants de cette doctrine bien comprise.
III. C’est pourquoi nous pensons que cette doctrine ne doit être ni totalement supprimée d’une modestie absurde, ni curieusement alimentée par une présomption téméraire. Il faut plutôt l’enseigner sobrement et prudemment à partir de la parole de Dieu afin d’éviter deux roches dangereuses : d’une part, celle de « l’ignorance affectée » qui ne veut rien voir et s’aveugle volontairement dans les choses révélées ; d’autre part, celle de « la curiosité imprenable » qui s’efforce de tout voir et comprendre même en mystères. Ils frappent les premiers qui pensent qu’il faut s’abstenir de la proposition de cette doctrine, et les seconds qui veulent tout rendre scrupuleusement exact (exonychizéine) dans ce mystère et soutiennent qu’il ne faut rien y laisser à découvert (anexereunēton). Contre les deux, nous soutenons (avec les orthodoxes) que la prédestination peut être enseignée avec profit, à condition que cela soit fait sobrement à partir de la parole de Dieu.

2.La prédestination devrait être enseignée.

IV. Les raisons en sont les suivantes : (1) Le Christ et les apôtres l’ont souvent enseigné (comme il ressort de l’Évangile, Mt 11:20, 25 ; 13:11 ; 25:34 ; Luc 10:20 ; 12:32 ; Jean 8:47 ; 15:16 et en d’autres lieux ; et des épîtres de Paul (tout Rom 9 et Rom 8:29, 30 ; Éph 1:4, 5 ; 2 Temps. 1:9 ; 1 Thess. 5:9 ; 2 Thess. 2:13). Pierre, Jacques et Jean ne s’expriment pas non plus, eux non plus, qui parlent à maintes reprises de ce mystère chaque fois que l’occasion se présente. Maintenant, s’il était approprié pour eux de l’enseigner, pourquoi n’est-il pas approprié pour nous de l’apprendre ? Pourquoi Dieu devrait-il enseigner ce qui aurait été mieux (arrēton) non-dit (ameinon) ? Pourquoi a-t-il voulu proclamer ces choses qu’il vaudrait mieux ne pas savoir ? Voulons-nous être plus prudents que Dieu ou lui prescrire des règles ?
V. (2) C’est l’une des principales doctrines évangéliques et l’un des fondements de la foi. On ne peut l’ignorer sans causer de grandes blessures à l’église et aux croyants. Car c’est la source de notre gratitude envers Dieu, la racine de l’humilité, le fondement et l’ancrage le plus ferme de la confiance dans toutes les tentations, le pivot de la plus douce consolation et le plus puissant stimulant (incitamentum) à la piété et la sainteté.
VI. (3) L’importunité des adversaires (qui ont corrompu ce premier chef de foi par des erreurs mortelles et des calomnies infâmes auxquelles ils ont l’habitude d’entasser notre doctrine) nous impose la nécessité de la traiter pour que la vérité soit équitablement exposée et libérée des crimes les plus faux et iniques des hommes mal disposés. Comme si nous introduisions une nécessité fatale et stoïque ; comme si nous voulions éteindre toute religion dans l’esprit des hommes par elle, pour les apaiser sur le lit de la sécurité et du blasphème ou les jeter dans l’abîme du désespoir ; comme si nous rendions Dieu cruel, hypocrite et l’auteur du péché, je frissonne pour le raconter. Or, comme toutes ces choses sont parfaitement fausses, elles devraient incontestablement être réfutées par une exposition sobre et saine de cette doctrine à partir de la parole de Dieu.

3.Sources d’explication.

VII. Bien que les méchants abusent souvent de cette doctrine (mal comprise), son utilisation licite envers les pieux ne doit donc pas être niée (à moins que nous ne souhaitions avoir plus de considération pour les méchants que pour les croyants). (2) Si, à cause de l’abus de certaines personnes, nous devons nous abstenir de la proposition de ce mystère, nous devons également nous abstenir de la plupart des mystères de la religion chrétienne dont le méchant abuse ou rit et satire (comme le mystère de la Trinité, l’incarnation, la résurrection et similaires). (3) Les calomnies lancées contre la doctrine de Paul par les faux apôtres ne pouvaient pas l’amener à la supprimer ; il en discutait en profondeur de manière inspirée afin qu’il puisse fermer la bouche des adversaires. Pourquoi alors s’abstenir de sa présentation ? Ne faisons que suivre les traces de Paul et, avec lui, parler et nous taire.
VIII. Si certains abusent de cette doctrine soit par licenciement, soit par désespoir, cela ne vient pas en soi de la doctrine elle-même, mais accidentellement, du vice des hommes qui l’arrachent le plus méchamment à leur propre destruction. En effet, il n’y a pas de doctrine d’où l’on puisse tirer des incitations plus puissantes à la piété et des flux plus riches de confiance et de consolation (comme on le verra au bon endroit).
IX. Le mystère de la prédestination est trop sublime pour que nous comprenions le pourquoi (à dioti) (car il est téméraire qui tenterait de le découvrir ou d’en attribuer les raisons et les causes). Mais cela ne l’empêche pas d’être enseigné dans l’Écriture quant au fait (à hoti) et d’être fermement tenu par nous. Deux choses doivent donc être distinguées ici : l’une, ce que Dieu a révélé dans sa parole ; l’autre, ce qu’il a caché. Nous ne pouvons mépriser le premier (à moins d’être méchants) ; nous ne pouvons pas enquêter sur le second (à moins d’être téméraires). « Les choses secrètes, dit l’Écriture, appartiennent à Dieu ; mais ce qui est révélé appartient à nous et à nos enfants » (Dt 29,29). Négliger les choses révélées, c’est faire preuve d’ingratitude, mais chercher à découvrir les choses cachées, c’est faire preuve d’orgueil. « Nous ne devons donc pas nier ce qui est clair parce que nous ne pouvons pas comprendre ce qui est caché « , comme l’exprime Augustin (Sur le don de la persévérance 37[NPNF1, 5:540 ; PL 45.1016]).
X. Les pères avant Augustin parlaient plus modérément de ce mystère, non pas parce qu’ils jugeaient préférable de l’ignorer, mais parce qu’il n’y avait aucune occasion d’en discuter plus largement (l’hérésie pélagique n’ayant pas encore surgi). En effet, il est vrai qu’ils se sont parfois exprimés sans suffisamment de prudence. Augustin (Sur le don de persévérance 48-49[NPNF1, 5:545-46]) prouve néanmoins qu’ils n’ont pas passé sous silence cette vérité (car qui pourrait ignorer ce qui est si clairement énoncé dans les Saintes Écritures ?) – le témoignage d’Ambroise, Cyprien et Grégory Nazianzus étant invoqué dans ce but.

4.Comment la prédestination devrait être enseignée.

XI. Si nous pensons que la prédestination doit être enseignée, nous ne supposons pas non plus que la curiosité humaine doit être élargie, mais nous croyons qu’il faut faire preuve d’une grande sobriété et d’une grande prudence, à la fois pour rester dans les limites prescrites par les Écritures, sans chercher à être sages au-delà de ce qui est écrit (par’ ho gegraptai), et que nous pouvons avoir un respect prudent des personnes et des lieux, des temps pour en régler la proposition. Car elle ne doit pas être délivrée immédiatement et en premier lieu, mais progressivement et lentement. Il ne devrait pas non plus être livré de la même manière pour toutes ses parties, car certains devraient être inculqués plus fréquemment comme plus utiles et mieux adaptés à la consolation des pieux (comme la doctrine de l’élection), mais d’autres devraient être traités avec plus de parcimonie (comme la réprobation). Il ne devrait pas non plus être présenté aux gens de l’église comme aux initiés (tois mystais) de l’école. Là encore, la prédestination ne doit pas être considérée a priori, mais a posteriori. Non pas que nous puissions descendre d’une cause à l’autre, mais monter d’une cause à l’autre. Non pas que nous devions curieusement dérouler « le livre de vie » pour voir si nos noms y sont écrits (ce qui nous est interdit), mais que nous devrions consulter avec diligence « le livre de conscience » qui nous est non seulement permis, mais aussi commandé, afin de savoir si le sceau de Dieu est imprimé sur nos cœurs et si les fruits de l’élection (à savoir, foi et repentir) peuvent se trouver en nous (qui est la voie la plus sûre pour la connaissance sauve de cette doctrine). En un mot, toutes les questions curieuses et stériles doivent être évitées ici, et ce que Paul appelle « les questions insensées et non apprises » (apaideutous zētēseis kai aperantous, 2 Tim. 2:23) – qui engendrent généralement des querelles et des disputes. Notre seul but devrait être d’augmenter notre foi, pas de nourrir la curiosité ; de travailler pour l’édification, pas de lutter pour notre gloire.

Turretin.

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