Les décrets sont-ils en Dieu, comment ? [DÉCRETS ET PRÉDESTINATION Q1 Turretin]

PREMIÈRE QUESTION :
LES DÉCRETS EN DIEU

 

Les décrets sont-ils en Dieu, comment ?

 

I. Après la considération de l’essence absolue de Dieu, de ses attributs et de la relation des personnes, vient la discussion des actes internes essentiels de Dieu, communément appelés les décrets. En ce qui concerne ces derniers, l’enquête ici est : s’ils sont en Dieu, et comment ils sont en lui.

 

1. Les décrets sont en Dieu.

 

II. Qu’il y a des décrets en Dieu, les Écritures en témoignent (ce qui lui attribue à plusieurs reprises à prognōsin, prothesin, hōrismenēn, boulēn, eudokian) et de multiples manifestations de raison. Ceci est vrai à la fois de la plus haute perfection de Dieu (à laquelle il appartient que rien n’arrivera sans sa volonté) et de son omniscience (par laquelle il connaît de l’éternité toutes ses œuvres, non seulement possibles mais aussi futures – qu’il ne pouvait voir autrement que dans son décret) et de la dépendance des secondes causes sur la première (et de toutes choses et événements de l’être suprême et de l’agent).
III. Le décret n’est pas attribué à Dieu dans la mesure où il est l’effet d’une délibération et d’une consultation préalable avec raisonnement passant d’une chose à l’autre (dont il n’a pas besoin « aux yeux de qui tout est nu et le plus ouvert », Hébreux 4:13), mais par la détermination concernant l’avenir des choses (selon laquelle il ne fait rien sans réfléchir, mais délibérément, c.à.d., en connaissance et volontairement).
IV. Les actes divins admettent une triple distinction. (1) Il y a des actes immanents et intrinsèques qui n’ont aucun égard pour quoi que ce soit en dehors de Dieu (tels sont les actes personnels – engendrer, en spirale – dont il y a une nécessité absolue sans pouvoir au contraire). (2) D’autres sont des actes extrinsèques et éphémères qui ne sont pas en Dieu, mais de lui effectivement et chez les créatures subjectivement (comme créer, gouverner) – ce sont des actes temporels et Dieu est appelé extrinsèque seulement d’eux. (3) Il y a des actes immanents et intrinsèques en Dieu, mais connotant un égard et une relation (schesin) à quelque chose en dehors de Dieu (tels sont les décrets, qui ne sont rien d’autre que les conseils de Dieu concernant les choses futures hors de lui-même).
V. En ce qui concerne ces décrets, la question est de savoir comment il sont en Dieu – essentiellement ou seulement de manière inhérente (inhésive) et accidentelle ? Le premier est soutenu par les orthodoxes, le second par Socinus et Vorstius qui, pour renverser la simplicité de Dieu et pour prouver qu’il y a en lui une véritable composition, soutiennent que ce sont des accidents proprement dits appelés ainsi. Nous nous opposons à ces mesures.

 

2. Ils ne sont pas en Dieu comme des accidents ;

 

VI. Aucun accident ne peut être accordé en Dieu ; par conséquent, les décrets ne peuvent être en lui de manière inhérente et accidentelle. Cela est évident : (1) de sa simplicité parce que celui sur qui tombent les accidents n’est pas absolument simple, étant composé de sujet et d’accident ; (2) de son infinité et perfection parce que tout ce qui est ajouté à une chose tend à la rendre parfaite. Or, Dieu est le plus parfait à tous égards et non seulement perfectible, comme toutes les créatures. (3) De son immuabilité, car l’accident est la racine de tout changement. Maintenant, Dieu est immuable aussi bien dans sa volonté que dans son essence.

 

3. Mais en tant qu’actes immanents de volonté.

 

VII. Puisqu’ils ne peuvent pas appartenir à Dieu accidentellement, nous devons nécessairement dire qu’ils sont en lui essentiellement, comme des actes immanents de sa volonté avec une relation (schesei) et une fin en dehors de lui. Ils ne diffèrent donc pas vraiment de son essence, puisque la volonté de Dieu (à laquelle ils sont identifiés) n’est rien d’autre que l’essence elle-même (appréhendée par une conception inadéquate de notre part). En ce sens, on dit à juste titre que les décrets s’identifient à l’essence, conçue à la manière d’un acte vital se déterminant à la production de telle ou telle chose à partir d’elle-même. Ils prennent donc la notion d’une double cause, efficace et exemplaire. Efficace parce que toutes les choses futures sont pour cette raison futures – que Dieu les a décrétées (et qu’aucune cause antérieure de ses œuvres ne peut être attribuée). Exemplaire parce que le décret de Dieu est (pour ainsi dire) l’idée de toutes choses hors de lui-même, après quoi en tant qu’archétype (archétype) ils, en tant qu’ectypes (ektypa), sont exprimés dans le temps.

 

4. Et sont appelées à juste titre des idées.

 

VIII. Comme tout agent agit librement et par conseil après une idée, les idées de toutes choses ne peuvent pas être dites incorrectement comme étant dans l’esprit de Dieu – pas comme signifiant certaines espèces intelligibles ou certaines formes de choses obtenues des choses elles-mêmes, venant d’une source externe et imposées à Dieu (comme c’est le cas des idées humaines) ; mais comme impliquant une notion ou une cause exemplaire, préexistant les choses elles-mêmes dans l’esprit de Dieu et imprimé sur elles lors de leur production, et n’est rien d’autre que l’essence divine elle-même (telle qu’elle est comprise par Dieu lui-même, soit comme imitable par les créatures[si elle est une chose simplement possible appartenant au savoir naturel] ou à imiter[si elle est future et a respect au libre savoir]).
IX. Il apparaît donc que l’idée est attribuée à Dieu et à l’homme de manières différentes. Chez l’homme, l’idée est d’abord impressionnée et ensuite exprimée dans les choses. En Dieu, l’idée est seulement exprimée correctement, elle n’est pas impressionnée parce qu’elle ne vient pas de l’extérieur. En l’homme, les choses elles-mêmes sont l’exemple et notre connaissance est l’image ; mais en Dieu la connaissance divine est l’exemple et les choses elles-mêmes l’image ou sa ressemblance exprimée.
X. Bien que les idées des choses possibles et futures soient maintenues pour être dans l’esprit de Dieu, il ne s’ensuit pas que Dieu peut être également conçu comme possible ou comme futur. Il suffit de comprendre que la possibilité et l’avenir de toutes choses dépendent de Dieu et que Dieu, dans ce sens, n’est pas une chose formelle, mais une chose éminente.
XI. Bien qu’une idée suggère (une raison de) similitude et d’accord, il y a toujours la plus grande distance entre Dieu et la créature. Aucune similitude ne semble donc possible. Néanmoins l’idée ne doit pas cesser d’être accordée parce qu’il faut d’abord distinguer la similitude de l’univocation, quand deux choses s’accordent dans une conception univoque et commune (comme on dit que Pierre et Paul sont semblables parce qu’ils s’accordent dans une humanité qui leur est commune). Il n’y a donc pas de similitude accordée entre Dieu et les créatures parce que ce qui est dit à propos de Dieu et des créatures ne l’est pas de manière univoque, mais de manière analogique. Deuxièmement, nous devons distinguer la similitude de l’expression ou de la représentation (comme une chose en représente et en exprime distinctement une autre, qu’elle soit d’accord ou non dans une autre chose commune ; car l’idée qui est en Dieu représente parfaitement la créature elle-même et ainsi l’idée s’appelle proprement la similitude de la chose connue).
XII. C’est une chose d’agir selon une idée fortuite et accidentelle, c’en est une autre d’agir selon une idée essentielle. Il affirme l’imperfection d’agir après une idée fortuite, empruntée de l’extérieur, mais pas après une idée essentielle (comme Dieu le fait, ne tenant compte d’aucun exemple de lui-même, mais de sa propre essence).

 

5. Sources d’explication.

 

XIII. La liberté du décret divin n’empêche pas Dieu d’être lui-même parce qu’elle n’est libre que de manière terminale et de la part de la chose, mais pas subjectivement et de la part de Dieu. Elle est libre dans l’acte exercé dans la mesure où elle réside dans la liberté de Dieu de décréter telle ou telle chose. Elle n’est pas libre dans l’acte signifié parce que décréter quelque chose dépend de la constitution interne de Dieu par laquelle il comprend et veut. Il est libre quant à l’égard et à la relation (schesin) en dehors de lui-même, mais pas quant à l’existence absolue en dedans. C’est pourquoi trois choses sont soigneusement distinguées dans le décret : (1) l’essence de Dieu voulant et décrétant à la manière d’un principe ; (2) sa tendance à l’extérieur de lui-même, sans toutefois aucun ajout ou changement interne parce qu’il n’indique rien d’autre qu’un égard et une habitude extérieurs envers la créature, à la manière d’une relation ; (3) l’objet lui-même ou ce qui a été décidé, qui ont une raison pour la fin. Dans le premier mode, le décret est nécessaire, dans le second libre (voir ci-dessus Thème III, Question VII, « Sur la simplicité de Dieu », Section 11).
XIV. Ce qui dépend de l’autre comme d’une cause proprement dite n’est pas Dieu ; mais pas ce qui dépend de l’autre comme d’un principe (comme le fait le décret) qui est postérieur dans le signe de la raison (in signo rationis) et dans la partie de notre conception (pas en raison de la chose et du temps).
XV. Un acte transitoire diffère de l’agent et n’est pas tant en Dieu qu’en lui ; mais un acte immanent (tel que le décret) est identifié à l’agent parce qu’en Dieu il n’y a aucune différence entre « être », « pouvoir » et « opérer ». Dieu n’agit pas comme des créatures par quelque chose de surajouté à sa nature, mais par sa propre essence qui se détermine à telle ou telle chose comme un principe vital. Ainsi il est bien dit qu’aucune action partant d’un libre arbitre ne peut être Dieu absolument et en soi, mais peut encore bien être appelé Dieu considéré relativement (schetikōs), comme un acte vital se déterminant spontanément. En ce sens, le décret n’est rien d’autre que le décret de Dieu lui-même.
XVI. Comme Dieu est un être absolument nécessaire, le décret est intrinsèquement nécessaire de la part du principe (a parte principii). Nonobstant cela, il est libre extrinsèquement et à terme. Cela n’implique pas non plus de distinction réelle en Dieu car c’est une simple relation (schesis) et un égard extérieur à lui-même qui modifie mais n’aggrave pas.
XVII. Les décrets de Dieu ne sont pas nombreux intrinsèquement et différemment (allōs kai allōs) en Dieu (bien que se rapportant à différentes choses[pros allo kai allo] extrinsèquement). C’est pourquoi les choses qui, dans les êtres finis, sont formellement diverses, sont éminemment identifiées dans l’être infini.

Turrerin

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