Le jugement de contradiction peut-il être permis à la raison humaine en matière de foi ?[THEOLOGIE Q10 Turretin]

DIXIÈME QUESTION

 

Le jugement de contradiction peut-il être permis à la raison humaine en matière de foi ? Nous affirmons

1.Origine de la question.

 

I. Cette controverse est menée par notre parti contre les luthériens (en particulier les ubiquitariens) qui (quand nous disons que leur opinion sur le corps du Christ se trouvant dans de nombreux endroits[polytopie] ou partout[pantachousia] est contradictoire) répondent généralement que le jugement de contradiction en matière de foi n’appartient pas à la raison, mais aux Saintes Ecritures (Lucas Osiander[le plus ancien], Enchiridion controversiarum … Calvinianus 1.3[1608], pp. 25-45 ; Balthasar Mentzer, Elencheus errorum Antonii Sadeelis, Arg. 6[1609], pp. 75-76 ; Josua Stegmann, Photinianismus hoc est succincta refutatio errorum Photiniarum[1643], disp. 2, q. 3, pp. 17-19). C’est pourquoi Balthasar Meisner dit que cet axiome[ quelque chose d’évident] (« les choses contradictoires sont donc impossibles parce que la même chose est et ne pas être est impossible[adynaton] ») est extrêmement dangereux dans les choses divines (quaest. métaphore 3. contra Calvin.+). Pour bien connaître l’état de la question, il faut ici distinguer trois choses : la raison qui juge, le principe à partir duquel le jugement est formé et la règle des conséquences qui le forme. (1) La raison ici ne signifie pas ce qui est aveugle et corrompu par le péché, mais ce qui est restauré et éclairé par l’Esprit Saint. (2) Les principes sont des axiomes [ des évidences ] non connus par nature ou fondés sur l’autorité humaine, mais donnés dans les Écritures. (3) La règle par laquelle la raison dirigée et fortifiée dans le traçage et l’application des vérités de l’Ecriture est la règle de la juste conséquence imposée à la créature rationnelle par Dieu. Cette règle n’est pas la règle de la vérité elle-même (qui est la parole de Dieu seule et la première vérité normale), mais seulement la règle de conséquence par l’aide de laquelle nous pouvons connaître et discerner avec plus de certitude ce qui découle d’une vérité et ce qui ne la découle pas.

 

2.Énoncé de la question.

 

II. La question n’est pas de savoir si la raison peut d’elle-même pénétrer dans les mystères de la foi (car personne ne doute que beaucoup d’entre eux dépassent de loin la compréhension de la raison), mais si elle peut juger de la contradiction des propositions (qui ne peuvent être discerner que par les lois de la nature et la raison). (2) La question ne concerne pas le jugement absolu et illimité de la décision, mais le jugement de la discrétion qui est lié et limité par la parole et doit toujours être prouvé par elle (1 Thess. 5:21 ; 1 Jean 4:1). Ceci, s’il ne produit pas toujours de la conviction chez les autres, suffit néanmoins pour les nôtres.
III. Nous décidons donc que le jugement de contradiction appartient à la raison ; mais (1) une révélation étant toujours supposée, et sa vérité digne de foi en soi ; (2) organiquement et ministeriellement, pas despotiquement et avec autorité ; (3) en conformité avec l’Écriture elle-même qui s’interprète clairement et n’exige aucun autre interprète pour établir son sens. Ainsi la raison éclairée par l’Esprit Saint par la parole est capable de considérer et de juger de la parole (selon les règles de la bonne et nécessaire conséquence) comment les parties d’une doctrine cohèrente, et ce qui peut ou non en résulter.

 

3.Preuve que le jugement de contradiction appartient à la raison.

 

IV. Les raisons en sont les suivantes : (1) les Écritures enjoignent fréquemment ce jugement (Mt. 7:15 ; 16:6 ; Col. 2:8 ; 1 Thess. 5:21 ; Héb. 5:14) ; (2) les exemples des saints le confirment, comme les Béréens (Actes 17:11) et les Corinthiens (1 Co 10:15) ; (3) la conception des Écritures le montre (qui est le parfait homme de Dieu, qui connaît la vérité et la conviction des devins[2* Tim. 3:16 ; Tite 1:9], qui ne peut s’accomplir sans elle) ; (4) l’usage de la raison est une preuve forte parce que la connaissance de l’affirmation et de la négation des propositions et la doctrine de la contradiction lui appartiennent, de même qu’un tel jugement. Et si nous ne le permettons pas, la porte la plus large sera ouverte à toutes sortes d’hérétiques et de fanatiques pour présenter leurs fictions et leurs opinions monstrueuses et nous ne pourrons jamais utiliser aucune véritable contradiction.

 

4.Sources d’explication.

 

V. Bien que ce jugement soit fait subjectivement par l’homme, il ne doit pas être considéré comme humain (formé à la manière des hommes issus de la raison et des affections humaines), mais divin (issu de la lumière et de l’influence de l’Esprit Saint). En ce sens, Paul dit « celui qui est spirituel juge toutes choses » (c’est-à-dire spirituellement) à la lumière de la grâce et non de la raison naturelle (1 Co 2, 15*).
VI. La raison ne peut pas juger de la puissance de Dieu à partir de principes naturels, mais cela ne veut pas dire qu’elle ne peut pas la juger à partir de la parole (Mt 19,26 ; 2 Tim 1,12 ; Ps 115,3). Ainsi, le jugement de contradiction quant à une raison parfaitement aveugle est dangereux lorsque le jugement est formé à partir de principes corrompus. Mais nous parlons d’une raison éclairée donnant ses décisions à partir de la parole.
VII. La raison doit être emmenée en captivité (2 Cor. 10:5) quand elle s’élève contre Christ et son évangile, mais elle peut être entendue quand elle est obéissante et en juge.
VIII. L’obscurité de l’intellect humain n’empêche pas la raison saine de juger de la vérité des connexions et donc des contradictions. Nous admettons en effet qu’il ne peut pas juger de la véracité des propositions (en tant qu’ignorant en soi et qu’il doit chercher dans la loi et le témoignage). Mais il ne s’ensuit pas qu’elle ne puisse juger de la contradiction des expositions, opinions et interprétations que les hommes donnent de ces mystères.
IX. La raison peut juger non seulement d’une contradiction directe et formelle (contenant dans les mêmes termes à la fois une affirmation expresse et une négation), mais aussi d’une contradiction indirecte et implicite (déduite par conséquence nécessaire). Telles sont ces choses : le sang du Christ nous purifie de tout péché, il n’y a donc pas de purgatoire ; le Christ est monté au ciel, il n’est donc pas partout.
X. Il n’est pas nécessaire, pour établir une contradiction, de connaître distinctement les choses elles-mêmes et leur essence. Il suffit de connaître la vérité des conclusions à partir desquelles on peut facilement se forger un jugement sur la contradiction d’une proposition.
V Bien que beaucoup de choses puissent sembler contradictoires à un certain nombre de personnes qui ne le sont pas vraiment, il ne s’ensuit pas que quelque chose de ce genre doive apparaître ainsi, ce qui n’est pas le cas, pour les hommes qui utilisent à juste titre la raison et la pensée.
XII. C’est une chose de parler de raison saine et renouvelée dans l’abstrait ; c’en est une autre de parler de la même chose dans le concret et comme elle l’est dans tel ou tel sujet corrompu. Nous permettons à un jugement de raisonner non pas dans ce dernier sens, mais seulement dans le premier.
XIII. Enlever de la raison tout jugement et soutenir que nous ne devons pas nous y confier absolument est différent de soutenir non seulement que ces choses doivent être crues, ce que la raison sait, mais que dans une école plus parfaite il faut apprendre ces choses que la raison ne peut atteindre ou enseigner. Nous ne détenons pas le premier, mais le second.
XIV. Bien que le jugement de contradiction soit autorisé à raisonner en matière de foi, il ne s’ensuit pas que l’intellect humain devienne la règle du pouvoir divin (comme si Dieu ne pouvait faire plus de choses que la raison humaine ne peut concevoir). La capacité de Dieu à faire quelque chose au-dessus de la nature et de la conception humaine (ce qui est dit avec vérité en Éph. 3:20) est différente de sa capacité à faire quelque chose de contraire à la nature et aux principes de la religion naturelle (ce qui est très faux). La puissance de Dieu n’est pas non plus limitée de cette manière par la règle de notre intellect, mais notre esprit juge de la parole ce qui (selon la nature d’une chose établie par Dieu) peut être appelé possible ou impossible.
XV. La raison ne peut pas juger de la puissance de Dieu de manière à la comprendre parfaitement, ou à penser les choses impossibles qui sont au-dessus de la nature, ou à introduire quelque chose dans la théologie sous le prétexte de la puissance divine si elle ne l’a pas recueilli au préalable de la parole ; encore moins que lorsque la parole de Dieu établit certainement et clairement quelque chose, elle peut avoir recours à la toute puissance de Dieu pour la détruire. Mais jusqu’à présent il juge bien la puissance de Dieu quand il l’estime selon la nature des choses et sa parole, pour appeler cela impossible et contradictoire à telle ou telle personne, mais qui est vraiment telle parce qu’elle s’oppose à la nature de la chose et la vérité révélée dans la parole.
XVI. C’est une chose pour la raison de pouvoir juger de ce qui est faux, contradictoire et répugnant à la fois aux principes universels de la raison et donc de la révélation (par exemple en matière de transsubstantiation, d’ubiquité, d’adoration des créatures et autres) ; une autre chose que la raison devrait être aussi le juge et la norme d’une vérité révélée et mystérieuse (mystēriōdous) qui s’élève sans cesse au-dessus de sa sphère et livrée par Dieu dont la pensée (combien immense !) sont bien au-dessus des pensées humaines et qui désirent que la raison soit emmenée en captivité à l’obéissance de la foi (2 Cor. 10:5). Nous le nions, mais nous l’affirmons.

Turretin.

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